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17/04/2012

Voir, c'est avoir.

"Cette possession fictive me suffisait, car dès mes plus jeunes années, la possession réelle des choses n'a jamais été un plaisir pour moi . Jamais rien ne m'a fait envie en fait de palais, de voitures, de bijoux et même d'objets d'art; et pourtant, j'aime à parcourir un beau palais, à voir passer un équipage élégant et rapide, à toucher et à retourner des bijoux bien travaillés, à contempler les produits d'art ou d'industrie où l'intelligence de l'homme s'est révélée sous une forme quelconque.... je ne tiens qu'aux choses qui me viennent des êtres que j'ai aimés et qui ne sont plus. Alors, j'en suis avare, quelque peu de valeur qu'elle aient, et j'avoue que le créancier qui me forcerait à vendre les vieux meubles de ma chambre me ferait beaucoup de peine, parce qu'ils me viennent presque tous de ma grand-mère et qu'ils me la rappellent à tous les instants de ma vie; pour tout ce qui est aux autres, je n'en suis jamais tentée et me sens de la race de ces bohémiens dont Béranger a dit:" voir, c'est avoir"

Je ne hais pas le luxe, tout au contraire, je l'aime mais je n'en ai que faire pour moi. j'aime les bijoux surtout de passion. je ne trouve pas de créations plus jolies que ces combinaisons de métaux et de pierres précieuses qui peuvent réaliser les formes les plus riantes et les plus heureuses dans de si délicates proportions. j'aime à examiner les parures, les étoffes les couleurs; le goût me charme. je voudrais être bijoutier ou costumier pour inventer toujours, et pour donner par le miracle du goût, une sorte de vie à ces riches matières. Mais tout cela n'est d'aucun usage agréable pour moi. Une belle robe est gênante, les bijoux égratignent, et enfin, je ne suis pas née pour être riche et si les malaises de la vieillesse ne commençaient à se faire , je vivrais très réellement dans une chaumière du Berry  , pourvu qu'elle fût propre,  avec autant de contentement que dans une villa italienne.

Est-ce qu'une chaumière n'est pas, surtout pour l'artiste, plus belle, plus riche de couleur , de grâce, d'arrangement et de caractère qu'un vilain palais moderne construit et décoré dans le style constitutionnel, le plus pitoyable qui existe dans l'histoire de l'art. Si quelqu'un au monde peut se passer de luxe,  et se créer lui-même une vie selon ses rêves avec peu, avec presque rien, c'est l'artiste puisqu'il porte en lui le don de poétiser les moindres choses; le luxe me  parait donc la ressource des gens bêtes.

GEORGE   SAND     [ Histoire de ma vie ]

17:53 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

10/04/2012

On frappe à la porte.

"Hélène sursaute. Finis la songerie et les jeux de la mémoire, elle s'élance vers Aliocha et le réveille en posant aussitôt un index sur les lèvres du garçon, puis sur les siennes, chut! Ecoute. Le silence les pétrifie ensemble dans le compartiment. Autres coups contre la porte, de petits heurts secs, inquisiteurs; Aliocha bondit sur ses deux jambes , paniqué, Hélène répond da, da d'une voix ensommeillée, remue des papiers, répand quelques journaux par terre, ouvre son ordinateur, fourrage dans des sacs, laissant croire dans le couloir à l'agitation de quelqu'un que l'on dérange, que l'on interrompt dans un travail, quand, renversant le cou, elle avise une cavité au-dessus de la porte; une alvéole a été créée là pour les bagages volumineux, elle l'indique à Aliocha qui capte à la seconde et commence à se hisser dans ce renfoncement, à la force des bras, s'y glisse tête la première, s'y ratatine en position foetale, il est rapide mais derrière la porte on s'impatiente, toc, toc, Hélène a revêtu un tee-shirt, elle chiffonne son oreiller, enfin pivote pour avancer une main vers la clenche, relève la tête une dernière fois avant d'ouvrir: le genou d'Aliocha déborde au-dessus de l'embrasure de la porte. mais il faut y aller, elle ouvre. En face d'elle, deux provodnitsy, celle de son compartiment, la brune à peau mate dont le rouge à lèvres fuchsia s'est estompé et l'autre, la blonde, attachée au wagon de 3ème classe, celui de Letchov les grosses cuisses. Celui d'Aliocha. Oui? les deux femmmes ne parlent pas français, elles sont agitées, leurs mains volettent dans l'atmosphère comme des phalènes, la blonde surtout qui déblatère, Hélène ne comprend rien mais décidant de devancer les soupçons sans pour autant avoir l'air de se soumettre à une perquisition et comme par accident, comme si cela résultait du tangage subit du train, fait coulisser plus largement la porte, les deux femmes matent illico à l'intérieur, la blonde bousculant la brune et avançant la tête au-dessus du seuil, si bien qu'Hélène se contracte, les veines de son cou se haussent sous la peau, elle redoute à cet instant que le haut du crâne de l'hotesse blonde ,où gonflent ses cheveux crêpés, finisse par toucher le genou d'Aliocha; ou que l'odeur du garçon , forte mais qu'elle ne sentait plus  au bout de toutes ces heures passées ensemble, donne l'alerte, signalant son passage dans ce compartiment, voire sa présence..la catastrophe.

L'hotesse force un sourire, se contente de ratisser le compartiment du regard, y compris en contrebas, vers les banquettes, comme si elle cherchait tout autre chose qu'un homme , d'ailleurs, laissant trainer ses yeux sur les affaires de l'étrangère, sur ses bottes en vrac, sur ses vêtements visibles dans le sac ouvert, sur ses produits de beauté, son flacon de parfum puis elle recule finalement, fait de petits gestes des mains qui pourraient signifier excusez moi, et dépitée s'éloigne, tandis que l'autre hôtesse s'attarde, saisit les mains d'Hélène et les serre dans les siennes avec un sourire bienveillant, Hélène secoue la tête, ce n'est rien, ce n'est rien du tout.....

MAYLIS  DE  KERANGAL    [ tangente  vers l'est ]

14:43 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)