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23/05/2012

sa convalescence l'avait embellie

"Par un de ces hasards impossibles à prévoir, il revint ce soir-là deux heures plus tard que de coutume du Cercle où il allait lire les journaux et causer politique avec les habitants du pays. Sa femme le croyait rentré, couché, endormi. Mais l'invasion de la France avait été l'objet d'une discussion fort animée; la partie de billard s'était échauffée, il avait perdu quarante francs, somme énorme à Vendôme, où tout le monde thésaurise, et où les moeurs sont contenues dans les bornes d'une modestie digne d'éloges, qui peut-être devient la source d'un bonheur vrai dont ne se soucie aucun Parisien.

Depuis quelques temps, monsieur de Merret se contentait de demander à Rosalie si sa femme était couchée; sur la réponse toujours affirmative de cette fille, il allait immédiatement chez lui avec cette bonhommie qu'enfantent l'habitude et la confiance. En rentrant, il lui prit fantaisie de se rendre  chez Madame de Merret pour lui conter sa mésaventure, peut-être aussi pour s'en consoler. Pendant le diner, il avait trouvé madame de Merret fort coquettement mise; il se disait, en allant du Cercle chez lui que sa femme ne souffrait plus, que sa convalescence l'avait embellie et il s'en apercevait, comme les maris s'aperçoivent de tout, un peu tard. Au lieu d'appeler Rosalie, qui dans ce moment était occupée dans la cuisine à voir la cuisinière et le cocher jouant un coup difficile de la brisque, Monsieur de Merret se dirigea vers la chambre de sa femme, à la lueur de son falot qu'il avait déposé sur la première marche de l'escalier. Son pas facile à reconnaitre retentissait sous les voutes du corridor. Au moment où le gentilhomme tourna la clef de la chambre de sa femme, il crut entendre fermer la porte du cabinet dont je vous ai parlé; mais quand il entra, madame de Merret était seule, debout devant la cheminée; le mari pensa naïvement en lui-même que Rosalie était dans le cabinet; cependant un soupçon qui lui tinta dans l'oreille avec un bruit de cloches le mit en défiance; il regarda sa femme et lui trouva dans les yeux je ne sais quoi de trouble et de fauve.

Vous rentrez bien tard, dit-elle; cette voix ordinairement si pure et si gracieuse lui parut légèrement altérée. Monsieur de Merret ne répondit rien car en ce moment Rosalie entra. Ce fut un coup de foudre pour lui."

 

HONORE de BALZAC        [  La Grande Bretèche  ]

16:05 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

17/05/2012

Est-ce que tu viens avec moi?

"Je ne sais pas pourquoi Boubakar me pose cette question. Je ne sais pas pourquoi il me propose de l'accompagner. A-t-il été ému par mon passage à tabac? A-t-il apprécié ma révolte? Il n'en dit rien. A-t-il simplement besoin de quelqu'un pour partir avec lui parce qu'il a peur de voyager seul, parce que sept années d'errance l'ont usé et terrifié? Je ne sais pas. Je pense à ce que je peux faire maintenant. Il m'est impossible de rentrer chez moi, de retrouver mon frêre et de lui dire que j'ai échoué. Que non seulement je n'apporte pas l'argent qui le sauvera mais qu'en plus je n'ai traversé aucune mer. Impossible d'apporter cette désolation avec moi et de l'offrir à ceux qui m'ont vu partir.

Les passeurs en me prenant tout ce que j'avais, sans le savoir me condamnent au voyage. Il n'est plus possible de rebrousser chemin. Pas comme çà. Pas piteux et misérable. Je n'ai plus rien. Et je n'ai plus d'autre solution que de continuer. Je ne montrerai mon échec à personne. Je vais en préserver ceux que j'aime. Rêve, mon frêre au périple de Soleiman. Rêve, Jamal à cette vie que tu lui as offerte avec tes derniers sous. Rêve pour soulager les élancements aigus de la douleur qui s'installe en toi. Je me tourne vers Boubakar et je lui dis "oui", je lui dis oui parce que je ne peux dire que cela.

Boubakar se met à marcher.  Sans dire un mot. En montrant du doigt la direction de l'ouest. Il dit simplement: "Par là".

Je découvre en le contemplant qu'il boite de la jambe gauche. Je voudrais rire, un homme tabassé et un boiteux marchent vers l'Algérie, le Maroc et l'Espagne. Sans rien sur le dos. Sans eau, sans carte; cela fera rire les oiseaux qui nous survoleront. Par là, a-t-il dit comme s'il s'agissait d'atteindre le trottoir d'en face. Nous partons pour un voyage de milliers de kilomètres. je n'ai plus d'argent ni de force; alors oui, je peux rire. J'accepte ce guide boiteux comme compagnon grotesque de mon voyage.

Nous marchons; Boubakar , malgré sa jambe abimée marche avec le sérieux des fous. Je suis mon guide aliéné. Peu importe. Que les lézards rient de nous; le monde est trop grand pour mes pieds mais je poursuivrai. "

 

LAURENT  GAUDE       [  Eldorado  ]

16:09 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

08/05/2012

le prix des poireaux augmente..

"Monsieur,

Je vous envoie le manuscrit d'un...comment pourrais-je appeler çà? Roman, peut-être ou essai de roman? Enfin, je ne sais pas, j'ai intitulé ce manuscrit "La Fracture"; j'aimerais savoir si le produit de mon imagination est mauvais, très mauvais, bon ou moyen. Il m'est très difficile de le savoir, c'est pourquoi, je m'adresse à vous. Après lecture de cette oeuvre "mortelle", dites-moi, je vous en prie, si je dois continuer à acheter du papier et des crayons.

Cette question, je l'ai posée à deux éditeurs; le premier m'a répondu:"pas mal, pas mal, il y a des défauts, beaucoup de défauts; achetez du papier, oui, oui, mais je vous signale que même sans défaut, ce que vous écrivez n'est pas le genre de la maison; si vous voulez arriver à un résultat , pas avec nous, mais avec d'autres, essayez d'écrire comme M.X ou M.Y; imitez les et surtout pas trop d'imagination, un peu de sérieux, voyons...."

Le second éditeur , après lecture, m'appela dans son bureau et poussa des cris de joie en me voyant entrer:"Magnifique, merveilleux, je vous édite, succès garanti"puis, petit silence, petite toux discrète du monsieur; une phrase importante allait être prononcée; ce fut en résumé et très bien enveloppé:"mon ange, le prix des poireaux augmente d'heure en heure, le beurre premier choix est réservé à une élite, dont je ne fais, hélas pas partie, le rôti de veau, n'en parlons pas...enfin, vous voyez, les temps sont difficiles,donnez moi quatre cent mille francs et c'est promis, je le jure, je vous édite et hop!, à nous la bonne soupe, vous allez voir ce que vous allez voir. Alors,, c'est d'accord?" je dis :"Non, si je possédais cette somme, je préférerais acheter des poireaux." Il fut surpris et peiné.

Après ces deux expériences, je vous écris afin de vous demander votre avis."

DOMINIQUE   CHARNAY    [  Cher Monsieur Queneau   ]

Dans l'antichambre des recalés de l'écriture..

16:37 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)