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08/06/2012

une messe magnifique mais une messe belge

"Sa femme a toujours été aussi insignifiante que son visage, aussi neutre que le blond éteint de ses cheveux. Jamais je ne lui ai entendu dire une parole juste, exprimer une idée, un sentiment quelconque. Banale jusqu'à en être exceptionnelle...Il voulut absolument m'amener devant le cercueil et me fit en hoquetant le récit de la mort de sa femme.

J'ai trouvé le pauvre Hoockenbeck en larmes, désespéré; il faisait peine à voir, reniflait, pleurait, m'embrassait, multipliait tellement les démonstrations de sa douleur que je le regardais parfois à la dérobée avec la crainte d'une farce.

"Ma pauvre Louise, quelle perte pour moi; elle aimait tant..an s'amuser; elle était si brave, Non, non, jamais ...je ne..."

Le lendemain, il y eut une messe magnifique mais une messe belge...un latin, d'un sonore! et un français, d'un belge!...Après la cérémonie, je ne pus refuser l'invitation de Hoockenbeck qui insista en pleurant pour me garder à diner; ma surprise fut grande de trouver dans le salon où l'on avait débarassé à la hâte la chapelle ardente, une société nombreuse. Une odeur de fleurs fanées, d'encens,une autre équivoque persistaient qui étaient affreusement pénibles; on me présenta à des tantes, des nièces, ds amis et à nombre de Bruxelleois. Les hommes en habit, cravatés de blanc, les femmes en robe de soie. D'une corpulente et fardée, le corsage était ouvert; tout le monde avait une expression singulière, gênée, une expression d'attente; Dans ces occasions-là, on ne sait jamais quelle contenance garder. après tout un diner, même un diner d'enterrement, ce n'est pas un enterrement...

Repas copieux, succulent, arrosé de ces bourgognes et de ces bordeaux comme il n'en fermente que chez nous mais comme on n'en élève qu'en Belgique; un oncle colossal évoqua d'une voix funèbre l'enfance de la défunte; insensiblement, on en vint aux historiettes attendries puis aux anecdotes gaies qui firent rire un peu, puis aux grasses plaisanteries qui firent pouffer de rire...

A une plaisanterie plus salée, Hoockenbeck voulant s'empêcher de rire, avala de travers une grosse bouchée de homard et de peur qu'il n'étouffât chacun se mit à lui bourrer le dos d coups de poing; à partir de ce moment, l'enterrement dégénéra en kermesse; les trognes des hommes s'enluminaient de rouges violents; les yeux des femmes s'emplissaient de lueurs troubles; et les coq-à-l'âne, les jeux de mots, les histoires épicées de partir, se croiser, rebondir d'un bout de la table à l'autre; et sous la table Dieu sait ce qui se passait, une grosse cousine appuyait avec une persistance de plus en plus frénétique son pied sur le mien... des couples disparaissaient, revenaient....

On n'enterre pas tous les jours une femme pareille.. tonitruait l'oncle colossal et dodelinant de la tête, la langue déjà épaisse, Hoochenbeck bégayait:"elle était si brave".

OCTAVE   MIRBEAU                 [la 628-E8: en voiture à travers l'Europe avec chauffeur, 1905 ]

15:29 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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