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04/07/2012

Poison

"C'était dans la rue, lorsque je sortais pour une course et que je me hâtais de retrouver le plus vite possible le livre à goût de poison qui m'absorberait toute la journée ou plus longuement à l'occasion d'un diner, avec mes parents chez des relations qu'ils avaient. Deux souvenirs me restent. Je croise ,près de la maison, la mère d'un ami d'enfance, femme d'industriel, on les comptait sur les doigts d'une main, dans la région, oisive et folâtre, imbue de sa condition et persuadée, naturellement que tout est bien ainsi et qu'il ne saurait en aller autrement. Elle rentre des pays de l'Est où son mari s'est rendu pour affaires et, d'une voix vibrant d'indignation, nous raconte à mon père et à moi, que l'abjection de ces régimes passe tout. Elle a vu des femmes en bourgeron, fichu sur la tête, commises à la tâche d'étaler le goudron brûlant sur la chaussée. Elle s'interrompt enfin, sur une note suraiguë, en attendant que nous fassions chorus, dans le même registre hystérique qui semble de mise pour évoquer le socialisme réel. Il n'y a pas encore bien longtemps que je suis parti mais j'ai mis les bouchées doubles , lu avec toute l'attention dont j'étais capable les proses qui nous parviennent aussi de derrière le rideau de fer. Il me semble me rappeler que j'ai adopté le ton rassis, le visage impavide ds adultes pour avouer que je ne vois pas très bien où est le problème. Notre interlocutrice, qui se regarde , je commence à le comprendre, comme une créature de luxe, asservie aux seuls soins de sa beauté, a dû penser que ma lourdeur d'esprit ou ma relative jeunesse, encore, me dérobait la gravité scandaleuse des faits qu'elle vient de nous livrer. Et la voilà qui recommence, le camion, le goudron, les bourgerons, avant de me demander quand même si j'ai déjà vu des femmes, dans un pays libre, manier la fourche et la pelle. J'ai beau jeu de lui répondre qu'il n'y a pas loin à chercher. Il lui suffit de s'éloigner de quelques centaines de mètres de sa grande et belle maison avec domestique, pour croiser des paysannes occupées à retourner la terre de leur potager ou à pelleter le fumier. Je n'ai pas souvenir que nous nous soyons encore croisés, la dame et moi mais ce fut notre dernier entretien."

 

PIERRE   BERGOUNIOUX        [  Trente mots  ]

14:21 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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