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22/07/2012

pire que les abattoirs de Chicago

"Comme tout le monde, je connais ce qu'on appelle bêtement la Côte d'Azur. Quel est le chef de rayon qui a inventé cette appellation? Si on le connait, qu'on le décore; il avait le génie de la médiocrité. Notre pays est en toute saison traversé par le fleuve de Parisiens, de Belges, d' Anglais et d'Esquimaux qui va se jeter en Méditerranée. c'est un Mississippi qui déborde en une Louisiane de marais, de crocodiles et de crapauds-bufles. Sur la côte, on débite l'azur comme un thon. 

Pas une dactylo d'Anvers, de Roubaix, ou de Glasgow   qui ne rêve de faire sa cocotte et sa grande coquette en en bouffant une tranche. On arrive et on se fout à poil.

Rien de commun avec le vrai pays. Certains jours d'été, c'est pire que les abattoirs de Chicago; sur quarante kilomètres de longueur, que dis-je; sur cent kilomètres et plus de longueur, on a mis à sécher de la viande humaine; c'est une extraordinaire usine de pemmicans. On se demande quel monde de trappeurs et d'anthropophages elle fournit. Il y a de la jeune femme, de la vieille, de l'athlète, du comptable, de l'ouvrier, du lord et de la grandeur; des seins, des fesses, du rond-de-cuir, de la lombe et du cinq à sept. On peut choisir si on aime çà. Quelle nourriture! Somme toute, ce sont des abats.

Mais il y a un dieu pour les pays comme pour les ivrognes. Tous ces gens-là s'imaginent être en bonne santé parce qu'à force de s'exposer au soleil, ils ont la peau couleur de pain brûlé. Heureusement, il n'en est rien. Ils viennent ici choper cancer, goutte militaire, tuberculose et nostalgie purulente (qui ne pardonne pas).

Les paysans ne sont pas si bêtes ; à part les demi-sels qui font leur beurre avec ces vaches à lait, je n'en connais pas de bronzés. S'ils vont travailler au soleil et la plupart du temps,  ils s'en gardent, ils mettent de grands chapeaux et ils conservent leur chemise; ils en retroussent à peine les manches pour avoir le geste plus libre mais la poitrine et le ventre, ils les tiennent soigneusement à l'abri. Ils savent que ce ne sont pas des choses avec quoi on peut rigoler."

 

JEAN  GIONO     [  Provence ]

18:12 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

12/07/2012

La fesse blanche de Taina Korolainen

"Cette fois, la rumeur était fondée: peu après la St Jean, Mme Taina Korolainen, quarante ans et mère de deux enfants adultes, chef du personnel du nettoyage ferroviaire, prit en charge la cantine du chantier. Elle expliqua être en vacances, et avoir pris en plus un congé sans solde pour tout l'été, afin d'entourer la rude vie forestière d'Eemeli de sa sollicitude féminine. les charpentiers ne purent que s'en féliciter....

Des animaux sauvages venaient épier le chantier, surtout la nuit; des renard inquiets  se faufilaient dans le soubassement de pierre de l'église, de petits levreaux de juillet broutaient en toute innocence l'oseille de l'aire d'équarissage. Compagnons confiants et peu exigeants des charpentiers , des mésangeais voletaient en silence dans les hauteurs bruissantes du faîtage. C'était un plaisif de travailler auprès d'eux du matin au soir. Deux ou trois fois une ourse des forêts de Kuhmo étendit ses voyages d'exploration jusqu'au chantier d'Ukonjärvi.

Elle venait de nuit comme sur une charogne, contemplait avec des yeux ronds la lumineuse construction au parfum de résine, humait l'odeur de la sueur et les appétissants arômes de conserve de porc et de boeuf qui flottaient autour des tentes des charpentiers. Dressée sur ses pattes de deriière, elle tentait de savoir s'il y avait quelque chose de comestible dans le camp assoupi. Elle poussa même l'effronterie jusqu'à regarder avec cependant la plus extrême prudence, par la fenêtre de la sacristie, où Toropainen et sa cantinière dormaient à poings fermés. La reine de la forêt n'était toutefois pas assez hardie pour se ruer en plein nuit à l'intérieur, la silhouette velue de Toropainen ronflant dans la pénombre avait quelque chose de trop effrayant, même pour une ourse.

La fesse blanche de Taina Korolainen, sous le coin relevé de la couverture lui mettait certes l'eau à la bouche et elle y aurait volontiers planté les crocs, mais elle préfèra dans sa sagesse, abandonner l'inspection du chantier de l'église et se retirer sur ses terres du côté de Valtimo.

Sa curiosité était satisfaite mais pas sa faim. L'ourse y remédia en transformant en chair à päté le guichetier retraité du bureau de poste de Valtimo qui cueillait des myrtilles dans la tourbière propice au meurtre de Rimminkorpi. La diablesse mit sa proie à mariner dans l'eau du marécage et s'en délecta pendant près de trois semaines.. Un vrai régal! La seule chose qui lui fit faire la grimace fut la semelle en caoutchouc des chaussures de sport du petit fonctionnaire, qu'elle recracha avec autant de soin qu'un amateur de vendaces les arêtes de sa friture."

ARTO    PAASILINNA        [ Le cantique de l'apocalypse  joyeuse ]

17:35 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

04/07/2012

Poison

"C'était dans la rue, lorsque je sortais pour une course et que je me hâtais de retrouver le plus vite possible le livre à goût de poison qui m'absorberait toute la journée ou plus longuement à l'occasion d'un diner, avec mes parents chez des relations qu'ils avaient. Deux souvenirs me restent. Je croise ,près de la maison, la mère d'un ami d'enfance, femme d'industriel, on les comptait sur les doigts d'une main, dans la région, oisive et folâtre, imbue de sa condition et persuadée, naturellement que tout est bien ainsi et qu'il ne saurait en aller autrement. Elle rentre des pays de l'Est où son mari s'est rendu pour affaires et, d'une voix vibrant d'indignation, nous raconte à mon père et à moi, que l'abjection de ces régimes passe tout. Elle a vu des femmes en bourgeron, fichu sur la tête, commises à la tâche d'étaler le goudron brûlant sur la chaussée. Elle s'interrompt enfin, sur une note suraiguë, en attendant que nous fassions chorus, dans le même registre hystérique qui semble de mise pour évoquer le socialisme réel. Il n'y a pas encore bien longtemps que je suis parti mais j'ai mis les bouchées doubles , lu avec toute l'attention dont j'étais capable les proses qui nous parviennent aussi de derrière le rideau de fer. Il me semble me rappeler que j'ai adopté le ton rassis, le visage impavide ds adultes pour avouer que je ne vois pas très bien où est le problème. Notre interlocutrice, qui se regarde , je commence à le comprendre, comme une créature de luxe, asservie aux seuls soins de sa beauté, a dû penser que ma lourdeur d'esprit ou ma relative jeunesse, encore, me dérobait la gravité scandaleuse des faits qu'elle vient de nous livrer. Et la voilà qui recommence, le camion, le goudron, les bourgerons, avant de me demander quand même si j'ai déjà vu des femmes, dans un pays libre, manier la fourche et la pelle. J'ai beau jeu de lui répondre qu'il n'y a pas loin à chercher. Il lui suffit de s'éloigner de quelques centaines de mètres de sa grande et belle maison avec domestique, pour croiser des paysannes occupées à retourner la terre de leur potager ou à pelleter le fumier. Je n'ai pas souvenir que nous nous soyons encore croisés, la dame et moi mais ce fut notre dernier entretien."

 

PIERRE   BERGOUNIOUX        [  Trente mots  ]

14:21 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)