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05/08/2012

Je pénétrai dans le petit endroit

"Je me rappelle un été chez mon grand-père, dans l'Indiana à la campagne. J'étais un tout jeune garçon. C'était une sorte de réunion de famille; beaucoup de tantes, de cousins, qui ne s'étaient pas vus depuis des années; Et puis des enfants de toutes les tailles; parmi eux se trouvait une fille à peu près de mon âge.Elle avait les yeux bleus et une masse de longues boucles dorées....A cette époque, on n'avait pas encore d'eau courante et de lieux à l'anglaise dans les maisons de campagne. Le petit édicule d'usage se trouvait au bout d'une allée qui était bordée des deux côtés, de bardanes plus hautes, à la fin août qu'un garçon de douze ans. Les cabinets étaient une petite baraque de bois carrée; à l'intérieur, une cloison séparait les hommes des femmes.

La journée avait été très chaude; au milieu de l'après-midi, les enfants s'étaient réunis sous les arbres du verger. Grimpé dans un grand arbre, je les regardais; les robes des filles faisaient dans l'ombre des taches de couleur. Je les voyais entre les bardanes, quand, descendu de mon perchoir, je pris l'allée menant aux cabinets. Je pénétrai dans le petit endroit; au moment de fermer la porte du côté des hommes, je vis s'avancer dans l'allée la robe bleue. J'ignorais si elle m'avait apercu mais je savais que si je me retournais, je passerais devant elle et j'avais honte de le faire. Alors, je fermai vivement la porte et je demeurai immobile. Bientôt , je l'entendis entrer dans le compartiment voisin. je ne savais toujours pas si elle m'avait vu mais il me semblait que je ne devais pas révéler ma présence tant qu'elle serait là. Les enfants sont bien plus psychiques que les adultes, le cerveau d'un enfant est capable de synthétiser en un seul instant toute une gamme de faits dont il ne possède même pas la connaissance précise. L'anthropologie explique en partie ce phénomène , mais très imparfaitement. Quand l'enfant atteint l'âge où il pourrait nous instruire à son sujet, il a oublié la mentalité de ses premières années. Je crois que l'âme fait peau neuve chaque année comme les serpents; on ne peut ranimer les émotions éprouvées dans le passé; on se souvient seulement qu'une certaine émotion a été associée à tel fait déterminé; mais il ne vous en reste que le fantôme du bonheur, un regret vague et dénué de sens; seuls les muscles se laissent instruire et il faut pour cela un exercice mille et mille fois répété.

Donc, je marchai jusqu'au siège sur la pointe des pieds; il faisait très chaud là-dedans; le bois de la cabane sur laquelle tapait le soleil dégageait une odeur de résine qui dominait les autres odeurs.. je retenais mon souffle, et je tâchais d'entendre si l'on remuait  de l'autre côté de la cloison; on sentait l'implacabilité de la nature et du corps physique submerger les structures civilisées avec leurs faux-semblants. Mais j'écoutais en vain; alors, je mis ma tête au ras du sol...."

 

WILLIAM    FAULKNER      [ Moustiques ]

11:35 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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