2348

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

31/08/2012

En RDA

"Enfant, je classais les gens en fonction de leurs voitures. Les amis de mes parents, je ne les connaissais pas par leur nom mais je savais s'ils roulaient en Wartburg Tourist blanche ou en Lada 1500. La plupart conduisaient une Trabant, ce qui posait de gros problèmes d'identification. Il m'arrivait bien de noter la couleur, ou des équipements particuliers, mais au fond les conducteurs de Trabant n'étaient pas spécialement intéressants. Une Skoda bleue avec feux antibrouillards et housse en skaï sur le volant se gravait en revanche définitivement dans ma mémoire.Tout comme une Moskvitch rouge avec un canard en peluche accroché au rétroviseur. Mais ma préférence absolue allait à la Citroën Pallas GSA beige. Celle-là appartenait à Gerhard. En RDA, c'était une sorte de Ferrari. Lorsque mes grands-parents nous rendaient visite, ma plus grande joie était de pouvoir aller m'asseoir dans la Citroën, pendant que toute la famille buvait le café. Je restais des heures assis derrière le volant, à imaginer que j'étais le chauffeur d'Erich Honecker. Je n'ai aucune idée de ce qui avait pu me mettre une idée pareille en tête; cela tenait peut-être au fait que  la voiture était d'un luxe incroyable et que seul un chef d'état pouvait en être digne. Parfois Gerhard s'asseyait à côté de moi et nous jouions aux pilotes de course; j'étais le capitaine; c'était donc à moi qu'il revenait de démarrer le moteur et de tirer le levier qui faisait s'élever la voiture sans un bruit.. Mon grand-père communiste n'aurait pu me donner un argument plus puissant en faveur de la supériorité du capitalisme.

Chez nous, on se disputait beaucoup à propos de Gerhard; Wolf disait que c'était un stalinien et lorsque je demandais le sens de ce mot, Anne évacuait la question d'un geste de la main et changeait de sujet. Je sentais que quelque chose n'allait pas mais sans comprendre de quoi il s'agisait exactement. Parfois, j'entendais mes parents de disputer dans la cuisine; ils se taisaient lorsque je les rejoignais. Quand je demandais ce qui se passait, Anne répondait qu'il s'agissait de politique; je me disais à l'époque  que la politique devait être quelque chose d'assez stupide pour mettre ainsi tout le monde de mauvaise humeur."

 

MAXIM LEO     [  Histoire d'un Allemand de l'Est  ]

18:37 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (6)

24/08/2012

Tu inventeras et mesureras un temps qui n'existe pas.

"Le temps que tu inventeras pour survivre, pour forger l'illusion d'une plus longue permanence sur la terre, le temps que ton cerveau créera à force de percevoir cette alternance de lumière et de ténèbres sur le cadran du sommeil, à force de retenir ces images de la placidité menacée par l'accumulation concentrée et noire des nuages, l'annonce du tonnerre, la postérité de l'éclair, la décharge en trombe de la pluie, l'apparition rassurante de l'arc-en-ciel.

tu sauras, discerneras, jugeras, calculeras, imagineras, prévoiras, finiras par penser ce qui n'aura d'autre réalité que celle créee par ton cerveau

tu descendras avec tes dix millions de cellules cérebrales, avec ta pile électrique dans la tête ,plastique, mutable, explorer , satisfaire ta curiosité, te proposer des buts, les atteindre avec le moindre effort, éviter les difficultés, prévoir, apprendre, oublier, te rappeler, assembler des idées, reconnaitre des formes, ajouter des degrés à la masse laissée libre par le besoin, soustraire ta volonté aux attractions et aux refus du milieu physique,rechercher des conditions favorables, mesurer la réalité avec le critère du minimum, désirer secrètement le maximum

désirer que ton désir et l'objet désiré ne fassent qu'un, rêver à l'assouvissement immédiat,reconnaitre les autres et les laisser te reconnaitre et savoir que tu t'opposes à chaque individu parce que chaque individu est un obstacle sur le chemin de ton désir

tu choisiras pour survivre, tu choisiras parmi les miroirs infinis un seul miroir, un seul qui te réflètera irrévocablement, qui emplira d'une ombre noire les autres miroirs, tu décideras, tu choisiras un de ces chemins, tu sacrifieras les autres, tu te sacrifieras en choisisssant, tu cesseras d'être tous les hommes que tu aurais pu être, tu voudras que d'autres hommes, un autre,  accomplisse pour toi la vie que tu mutilas en choisissant

tu redouteras l'amour, ce jour-là

mais tu pourras le récupérer, tu reposeras les yeux fermés, mais tu ne cesseras pas de voir, tu ne cesseras pas de désirer, parce qu'ainsi tu feras tienne la chose désirée

la mémoire est le désir satisfait

aujourd'hui que ta vie et ton destin ne font qu'un."

 

CARLOS   FUENTES       [  La mort d'Artemio Cruz  ]

11:15 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

05/08/2012

Je pénétrai dans le petit endroit

"Je me rappelle un été chez mon grand-père, dans l'Indiana à la campagne. J'étais un tout jeune garçon. C'était une sorte de réunion de famille; beaucoup de tantes, de cousins, qui ne s'étaient pas vus depuis des années; Et puis des enfants de toutes les tailles; parmi eux se trouvait une fille à peu près de mon âge.Elle avait les yeux bleus et une masse de longues boucles dorées....A cette époque, on n'avait pas encore d'eau courante et de lieux à l'anglaise dans les maisons de campagne. Le petit édicule d'usage se trouvait au bout d'une allée qui était bordée des deux côtés, de bardanes plus hautes, à la fin août qu'un garçon de douze ans. Les cabinets étaient une petite baraque de bois carrée; à l'intérieur, une cloison séparait les hommes des femmes.

La journée avait été très chaude; au milieu de l'après-midi, les enfants s'étaient réunis sous les arbres du verger. Grimpé dans un grand arbre, je les regardais; les robes des filles faisaient dans l'ombre des taches de couleur. Je les voyais entre les bardanes, quand, descendu de mon perchoir, je pris l'allée menant aux cabinets. Je pénétrai dans le petit endroit; au moment de fermer la porte du côté des hommes, je vis s'avancer dans l'allée la robe bleue. J'ignorais si elle m'avait apercu mais je savais que si je me retournais, je passerais devant elle et j'avais honte de le faire. Alors, je fermai vivement la porte et je demeurai immobile. Bientôt , je l'entendis entrer dans le compartiment voisin. je ne savais toujours pas si elle m'avait vu mais il me semblait que je ne devais pas révéler ma présence tant qu'elle serait là. Les enfants sont bien plus psychiques que les adultes, le cerveau d'un enfant est capable de synthétiser en un seul instant toute une gamme de faits dont il ne possède même pas la connaissance précise. L'anthropologie explique en partie ce phénomène , mais très imparfaitement. Quand l'enfant atteint l'âge où il pourrait nous instruire à son sujet, il a oublié la mentalité de ses premières années. Je crois que l'âme fait peau neuve chaque année comme les serpents; on ne peut ranimer les émotions éprouvées dans le passé; on se souvient seulement qu'une certaine émotion a été associée à tel fait déterminé; mais il ne vous en reste que le fantôme du bonheur, un regret vague et dénué de sens; seuls les muscles se laissent instruire et il faut pour cela un exercice mille et mille fois répété.

Donc, je marchai jusqu'au siège sur la pointe des pieds; il faisait très chaud là-dedans; le bois de la cabane sur laquelle tapait le soleil dégageait une odeur de résine qui dominait les autres odeurs.. je retenais mon souffle, et je tâchais d'entendre si l'on remuait  de l'autre côté de la cloison; on sentait l'implacabilité de la nature et du corps physique submerger les structures civilisées avec leurs faux-semblants. Mais j'écoutais en vain; alors, je mis ma tête au ras du sol...."

 

WILLIAM    FAULKNER      [ Moustiques ]

11:35 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)