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17/11/2012

Les roses s'étranglaient...

"Près du foyer incandescent, le fauteuil était maintenant vraiment vide, mais cela n'arrangeait rien. De tout son être, Marthe ressentait la présence de son mari, là, derrière la porte, dans la pièce voisine et dans la pièce suivante et encore dans la suivante. La maison entière suffoquait de sa présence; les pendules peinaient pour maintenir leur tic-tac, les serviettes de table pliées se tenaient raides sur la table du festin, les roses s'étranglaient dans leurs petits vases individuels. Mais comment expectorer, comment faire pour respirer de nouveau librement? Il était maintenant en travers de son chemin , de son simple et droit chemin., comme un obstacle massif qu'il lui fallait d'une façon ou d'une autre faire disparaitre pour poursuivre le simple et droit cours de son existence. Comment osait-il lui imposer les complications de l'adultère?...Il lui semblait qu'elle allait suffoquer d'un moment à l'autre. A cet instant, on sonna à l'entrée. Marthe vérifia sa coiffure et s'éclipsa promptement, non en direction de la porte mais vers le salon, afin de prendre du champ et de faire une élégante entrée pour accueillir ses invités.

Pendant la demi-heure qui suivit, les coups de sonnette se succédèrent....

Toute cette compagnie peu à peu s'échauffa et se fondit jusqu'à ne former qu'une seule créature aux membres multiples, mais pas pour autant très complexe, qui faisait un bruit joyeux, buvait et tournoyait. Seuls, Franz et Marthe étaient incapables de s'identifier, comme l'eussent exiger les lois d'une fête chaleureuse à cette masse animée , échauffée, palpitante. Tandis que Franz traversait le salon en diagonale, , portant un verre de punch à Ida ou à Isolda, non,  à la vieille Mme Wald, Marthe posait un bruissant chapeau de papier sur le crâne chauve de Willy, à l'autre bout de la pièce. Franz s'asseyait pour écouter ce que la soeur de l'ingénieur, personne aux joues roses dépourvue d'attraits avait à dire, Marthe combinait les droites et les obliques pour se rendre de Willy à la porte et de là à la table chargée  de hors d'oeuvres de la salle à manger; Marthe posa une mandarine sur une assiette;  ainsi un champion d'échecs jouant à l'aveugle sent son fou traqué et la versatile reine de son adversaire se déplacer, liés l'un à l'autre par un implacable rapport. Une sorte de rythme régulier s'était établi dans ces coordinations qui, pas un instant, ne s'interrompit; Elle et surtout Franz percevaient l'existence de cette invisible figure géométrique; ils étaient comme deux points se déplaçant le long de ses lignes et leur connexion pouvait à tout moment être calculée et bien qu'ils parussent se mouvoir indépendamment l'un de l'autre ils était néanmoins solidement reliés par des lignes invisibles, inexorables, de cette figure."

 

VLADIMIR    NABOKOV    [  Roi, dame, valet ]

14:12 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

Ah oui, il y avait aussi, dans le même mouvement je crois me souvenir -c'est un peu loin- "la défense Loujine" du même Nabokov...

Écrit par : PdB | 25/11/2012

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