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29/11/2012

Il fait chaud à l'intérieur d'une poule

"Il fait chaud, comme chacun sait, à l'intérieur d'une poule. Quarante-deux degrés. Bien plus chaud qu'à l'intérieur d'un mouton. Qui garde sa petite laine.

Pasteur fut le premier, enfilant un peu partout des thermomètres dans des cloaques et des anus, à constater que les températures élevées de certains oiseaux interdisent aux virus de s'y développer. On inocule le charbon du mouton à une poule: elle s'en fout et rigole; çà la chatouille. On la plonge dans une baignoire d'eau froide: elle fait moins la maligne; elle meurt du charbon. Si la poule mouillée est sortie à temps, elle est atteinte de la maladie mais se guérit toute seule, bat des ailes pour se réchauffer en insultant le laborantin. Yersin s'attaque au pigeon.

Le pigeon est un peu le rat du ciel, un rat auquel on aurait vissé des ailes avant de le repeindre en gris. Volatile néanmoins au sol la plupart du temps et boiteux souvent, claudiquant sur ses moignons, manière de lépreux sans béquille. Entre les deux créatures, cependant, une notable différence: l'oiseau à l'encontre du rongeur , est naturellement immunisé contre la peste. Yersin fait défiler toute la ménagerie rue Dutot, du plus petit au plus grand. De Molière, il passe à La Fontaine, aux animaux malades de la peste, puis au conte des frêres Grimm, aux animaux musiciens empilés à Brême, de l'âne au coq. Il tente d'atténuer la virulence du bacille afin d'obtenir d'un côté un vaccin et de l'autre un sérum antipesteux. En deux mois et tout çà comme si de rien n'était, et qu'il suffisait de le filmer en accéléré devant sa paillasse, il manipule, prélève,chauffe, va pisser, se lave les mains, injecte, gribouille dans ses carnets. Yersin en blouse blanche qui s'active et les animaux dans le labo de plus en plus gros, mais qui n'en mènent pas large, et dans lesquels se plantent des seringues de plus en plus énormes. Le fouet du dompteur claque au milieu de la piste et chaque bestiole grimpe sur son tabouret pour la piqure, tend la fesse.

A chaque étape, le roulement de caisse claire et le coup de cymbale charleston de l'orchestre: Yersin immunise la souris! Yersin immunise le cobaye! Yersin immunise le lapin! Yersin immunise le cheval! Yersin n'a pas d'éléphant sous la main. Il sort un stylo, dévisse le capuchon, rédige avec calmette un topo pour les annales de l'Institut Pasteur; la peste bubonique, deuxième note. " Si les résultats  sur les animaux continuent à être satisfaits, il y aura lieu d'appliquer la même méthode à la prévention et au traitement de la peste chez l'homme". Il revisse le capuchon, enlève la blouse blanche, tend la feuille à Roux, voilà, il lui annonce son départ, je vous laisse la vaisselle..."

 

PATRICK    DEVILLE   [  Peste et choléra  ]

 

10:54 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

17/11/2012

Les roses s'étranglaient...

"Près du foyer incandescent, le fauteuil était maintenant vraiment vide, mais cela n'arrangeait rien. De tout son être, Marthe ressentait la présence de son mari, là, derrière la porte, dans la pièce voisine et dans la pièce suivante et encore dans la suivante. La maison entière suffoquait de sa présence; les pendules peinaient pour maintenir leur tic-tac, les serviettes de table pliées se tenaient raides sur la table du festin, les roses s'étranglaient dans leurs petits vases individuels. Mais comment expectorer, comment faire pour respirer de nouveau librement? Il était maintenant en travers de son chemin , de son simple et droit chemin., comme un obstacle massif qu'il lui fallait d'une façon ou d'une autre faire disparaitre pour poursuivre le simple et droit cours de son existence. Comment osait-il lui imposer les complications de l'adultère?...Il lui semblait qu'elle allait suffoquer d'un moment à l'autre. A cet instant, on sonna à l'entrée. Marthe vérifia sa coiffure et s'éclipsa promptement, non en direction de la porte mais vers le salon, afin de prendre du champ et de faire une élégante entrée pour accueillir ses invités.

Pendant la demi-heure qui suivit, les coups de sonnette se succédèrent....

Toute cette compagnie peu à peu s'échauffa et se fondit jusqu'à ne former qu'une seule créature aux membres multiples, mais pas pour autant très complexe, qui faisait un bruit joyeux, buvait et tournoyait. Seuls, Franz et Marthe étaient incapables de s'identifier, comme l'eussent exiger les lois d'une fête chaleureuse à cette masse animée , échauffée, palpitante. Tandis que Franz traversait le salon en diagonale, , portant un verre de punch à Ida ou à Isolda, non,  à la vieille Mme Wald, Marthe posait un bruissant chapeau de papier sur le crâne chauve de Willy, à l'autre bout de la pièce. Franz s'asseyait pour écouter ce que la soeur de l'ingénieur, personne aux joues roses dépourvue d'attraits avait à dire, Marthe combinait les droites et les obliques pour se rendre de Willy à la porte et de là à la table chargée  de hors d'oeuvres de la salle à manger; Marthe posa une mandarine sur une assiette;  ainsi un champion d'échecs jouant à l'aveugle sent son fou traqué et la versatile reine de son adversaire se déplacer, liés l'un à l'autre par un implacable rapport. Une sorte de rythme régulier s'était établi dans ces coordinations qui, pas un instant, ne s'interrompit; Elle et surtout Franz percevaient l'existence de cette invisible figure géométrique; ils étaient comme deux points se déplaçant le long de ses lignes et leur connexion pouvait à tout moment être calculée et bien qu'ils parussent se mouvoir indépendamment l'un de l'autre ils était néanmoins solidement reliés par des lignes invisibles, inexorables, de cette figure."

 

VLADIMIR    NABOKOV    [  Roi, dame, valet ]

14:12 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

02/11/2012

Elles s'effondrent comme de grasses limaces

"-Ma bonne dame, répliqua Tarvin sérieusement, personne ne vous fera du mal, si vous voulez rentrer vos vilaines petites griffes...Mais je ne puis vous laisser toucher au Maharajah Kunwar. Je suis ici pour veiller sur le petit homme. Quittez la prairie et j'y laisserai brouter ma brebis.

-De nouveau, je ne comprends plus, demanda la reine étonnée. Que vous fait la vie de cet enfant, à vous qui n'êtes qu'un étranger?

-Que me fait sa vie? Eh bien voilà ce qui s'appelle jouer cartes sur table, .... mais c'est la vie d''un enfant, ma belle! N'y at-il donc rien de sacré pour vous?

- Moi aussi, j'ai un fils, il est beau, fort et bien portant. L'autre a toujours été faible, débile et maladif depuis sa naissance. Comment fera t-il pour gouverner un peuple? Mon fils lui, sera un vrai Rajpoute, et plus tard... Mais cela n'est pas l'affaire des hommes blancs. Laissez ce pauvre être souffreteux et épuisé retourner auprès des Dieux.

-Non, et je lutterai de toutes mes forces, répliqua Tarvin avec résolution.

- Autrement, dit la reine sans paraitre s'apercevoir de l'interruption, il vivra infirme et misérable jusqu'à quatre-vingt-dix ans. Je connais cette race bâtarde de Coulou dont il sort. J'ai chanté à la porte du palais de sa mère, quand elle et moi étions gamines; moi dans la poussière, elle dans le palanquin royal. Tarvin -Sahib, je n'aurai plus d'autre fils, mais je voudrais dans l'ombre gouverner l'Etat à ma guise; je ne suis pas une femme élevée dans un palais...Celles-là... et elle désigna d'un geste dédaigneux les lumières de Rhatore...Celles-là n'ont jamais vu onduler le blé sous le vent, elle ne se sont jamais assises sur une selle, elles n'ont jamais parlé en face à des hommes, dans la rue. Elles m'appellent la Bohémienne, et s'effondrent sous leurs robes brodées comme de grasses limaces, quand la fantaisie me prend de lever la main sur la barbe du Maharajah... Leurs bardes chantent les douze siècles de leur lignage; elles sont nobles, cela est sûr! Par Indra et Allah! aussi par le Dieu de votre missionnaire, leurs enfants et le gouvernement britannique  se souviendront de moi pendant deux fois douze siècles...."

 

RUDYARD  KIPLING     [  Le Naulahka  ]

 

14:25 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)