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30/01/2013

La route , devant toi, elle est pas dans ton rétroviseur

" Frank mit Cee debout, puis passa le bras droit de sa soeur autour de son cou. La tête sur l'épaule de Frank, les pieds qui n'imitaient même pas le mouvement de la marche, elle était légère comme une plume. Frank parvint à l'arrêt de bus et attendit ce qui lui sembla une éternité. Il passa le temps en comptant les arbres fruitiers dans pratiquement tous les jardins, poiriers, cerisiers, pommiers et figuiers.

Il y avait très peu de monde dans l'autobus qui retournait en ville; Frank fut soulagé d'être relégué à l'arrière, où les banquettes leur offraient de l'espace à tous les deux et protégeaient les passagers de la vue d'un homme qui portait, trainait , une femme visiblement battue et soûle.

 Quand ils descendirent de l'autobus, il lui  fallut un moment pour repérer un taxi clandestin stationné loin de la file de véhicules agrées et , plus encore pour convaincre le chauffeur d'accepter la probable détérioration de sa banquette arrière.

"Elle est morte?

-Conduis.

-Je conduis, mon frère mais j'ai besoin de savoir si je vais en taule ou non.

-J'ai dit: conduis.

-On va où?

Lotus, à trente kilomètres sur la 54.

- çà va te coûter une somme.

T'inquiète pas pour çà"    Mais Frank , lui était inquiet; Cee semblait à l'article de la mort. A la peur de Frank se mélait la profonde satisfaction qu'entrainait cette opération de sauvetage, non seulement parce qu'elle avait réussi mais aussi parce qu'elle avait été  pour l'essentiel sans violence. çà aurait pu être tout bonnement:" Puis-je ramener ma soeur à la maison". Mais le docteur s'était senti menacé  dès que Frank avait franchi la porte.

-"Moi, je trouve qu'elle a pas l'air très bien, dit le chauffeur.

- Regarde où tu vas, vieux, la route devant toi, elle est pas dans ton rétroviseur.

- C'est ce que je fais, non? La vitesse est limitée à 80, je veux pas d'ennuis avec les flics. Elle saigne sur ma banquette? Faudra que tu me payes un supplément si elle bousille ma banquette arrière.

-Tu dis encore un mot, un seul, et t'auras pas un rond, putain."

Sans connaissance, gémissant  de temps à autre, la peau désormais brûlante au toucher, Cee était un poids mort  si bien que Frank eut du mal à fouiller dans ses poches . La portière du taxi s'était à peine refermée que poussière et cailloux volèrent derrière les pneus.

TONI    MORRISON     [ Home  ]

 

 

19:51 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

21/01/2013

L'art de faire parler les crânes

"Il faut dire que celui de Versailles est particulièrement décevant. On s'attendrait à pléthore de grands noms, à un gotha de l'Au-delà, une sorte de cour en miniature où la tombe de Saint-Simon ferait face à celle de Voltaire afin que les deux chroniqueurs puissent, enfin, deviser et répandre leur fiel; il n'en est rien. Le cimetière des Gonards, le plus grand de la ville date de 1879, il est d'une banalité indigne de Versailles. L'éternité aux Gonards doit passer à peu près aussi vite qu'un dimanche après-midi dans un village de la Beauce, par temps de pluie .

D'ailleurs, les esprits originaux n'y restent pas. prenez Landru: devant le Tout-Paris rassemblé à Versailles pour l'occasion, Henri- Désiré a été guillotiné avant d'être inhumé dans le quartier réservé aux criminels. Lui, qui, quelques mois auparavant avait attiré à son procès tout ce qu'il y a de plus chic ou de fameux dans la capitale, notamment Colette et Raimu, lui dont l'éloquence et l'humour faisaient la une des journaux, se retrouve en terre dans le cimetière des Gonards, n'ayant pour seul cothurne d'éternité qu'un dénommé Cartier, obscur revenant sans esprit. Certes, le terrain accueille nombre de vieilles bourgeoises à détrousser mais, soit que les héritiers s'en soient déjà chargés, soit que les biens matériels n'interessent plus le Barbe-Bleue de Gambais, ce dernier s'y morfond si fort qu'il bénéficie d'une remise de peine; quelques années plus tard, son corps et sa tête sont portés disparus! L'administration du cimetière est perplexe, il ne reste pas une archive indiquant l'emplacement exact de la tombe. Une ultime fois, le criminel est parti sans laisser de traces.

A propos de tête, il en est une autre qui a réussi à échapper à la tristesse du cimetière versaillais, celle de la marquise de Brinvilliers, qui aurait orné la bibliothèque de la ville jusqu'à récemment. En 1835, J- A Leroy, phrénologue de son état et donc spécialiste dans l'art de faire parler les crânes, s'empare de la macabre relique et déduit le plus sérieusement du monde que la prédominance des parties postérieure et latérales du crâne annonçait des tendances criminelles. Il précise que cette tête appartenait à une femme qui aimait les enfants, était douée d'un grand amour de l'approbation, de fermeté d'âme,  et de vénération ainsi que , je cite, "d'un esprit de saillie fort agréable". ce qui est formidable avec la médecine, c'est qu'elle permet souvent de donner des allures scientifiques aux hypothèses les plus farfelues. Quoi qu'il en soit , pour le grand public, le crâne versaillais ne peut être que celui de la Brinvilliers: il n'y eut jamais autant de monde à la bibliothèque.

 Pourtant, sa description turlupine le médecin qui décide de mener l'enquête. Il découvre que ce crâne n'est pas celui de l'empoisonneuse mais celui d'une certaine madame Tiquet qui a , à deux reprises et pour des motifs futiles, tenté de trucider son époux.  Scandale, le crâne n'est pas celui de l'aristocrate sorcière mais celui d'une vulgaire criminelle....La bibliothèque de Versailles retourne à son silence ordinaire et le crâne roturier, quelques années plus tard disparait mystérieusement."

 

ALAIN  BARATON    [  Vice et Versailles ]

17:27 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

09/01/2013

Va-t'en! Je romps mon engagement!

" Je quittai le laboratoire et, après avoir fermé la porte à clef, je fis le serment solennel de ne plus jamais reprendre mes travaux. Puis, d'un pas hésitant, je gagnai ma chambre à coucher; j'étais seul. Personne n'était à mes côtés pour dissiper ma tristesse et m'arracher à ce climat oppressant de cauchemar épouvantable.

Les heures s'écoulèrent. Je me tenais près de la fenêtre et regardais en direction de la mer. Quelques barques de pêcheurs  se  détachaient seulement sur l'eau et, de loin en loin, une brise légère apportait jusqu'à moi  le bruit de voix des pêcheurs qui se hélaient; je percevais le silence, mais soudain, j'entendis un bruit de rame le long du rivage et quelqu'un débarqua tout près de ma maison.

Quelques minutes plus tard, je m'aperçus que ma porte grinçait, un peu comme si on cherchait à ouvrir avec douceur. Je tremblais de la tête aux pieds. J'avais le pressentiment de savoir qui c'était et je me dis que je devais appeler un de mes voisins. Mais j'éprouvais cette impression d'abandon qu'on a si souvent dans les rêves quand on essaie en vain de chasser un danger qui vous menace; je ne pouvais pas bouger.

Bientôt, je perçus des bruits de pas dans le couloir. la porte s'ouvrit et le monstre que je craignais fit son apparition. Il ferma la porte et me dit d'une voix assourdie:

-Tu as détruit l'oeuvre que tu avais commencée; quelle est ton intention? Oserais-tu rompre ta promesse? pourrais-tu annihiler mes espèrances?

-Va-t'en ! Je romps mon engagement! Jamais je ne créerai un être qui te ressemble, qui ait ta laideur et tes turpitudes!"

 

MARY  SHELLEY    [  Frankenstein  ]

 

18:02 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)