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16/02/2013

C'est la vase, je me souviens de la leçon de marche

"Un quart de lune éclairait tout. C'était une scène farouche. Des hommes enlevés par une lame semblaient bondir de la mer. Trois autres , hurlant, se cramponnaient à la pirogue retournée. Ils cherchaient à la tenir à pleins bras mais ils ne pouvaient pas. Les épaves: des petites boites nous servant de malles et où était toute notre fortune, dansaient une gigue diabolique sur la crête des vagues. Et le grondement dramatique de l'océan! je me rappelle  que ma malle passa à ma portée; je la saisis comme un avare. C'est curieux, l'instinct de propriété, hein? Je la mets sous un bras, je nage d'un seul. Je vois Jean-Marie qui soutient Venet, et Menoeil, avec son oeil et ses cinquante-six ans, qui entraine le gosse Deverrer. Ils les sauvent! Je perds de vue les compagnons; je continue ma nage dans le chemin de lune; ma petite malle râclait le fond. Elle était pleine d'eau; je l'abandonnai.

Je lève les bras, je hurle pour rallier les naufragés:"Oôôô! Oôôô!" j'entends de divers points de l'océan , d'autres :"Oôôô!"

Tout à coup, mon pied touche le plancher. C'est la vase; je me souviens de la leçon de marche. Accroupi, je trotte sur les coudes et sur les genoux pour éviter d'enfoncer, car, si loin de la côte, la vase est molle; une ombre passe près de moi et me dépasse: Acoupa." Où sont les autres ? demandai-je"

Derrière, personne ne manque.Bientôt, je les perds de vue; ces cochons de palétuviers sont de plus en plus loin; c'est à s'imaginer que l'administration pénitentiaire les tire à elle pour nous faire souffrir un coup de plus.

Une vieille lymphangite coupe mes forces; Jean-Marie me rejoint, m'encourage:" Va, patron, fais dix mètres et repose toi ;respire fort; fais encore dix mètres, les voilà; les palétuviers... on y arrive une heure et demie après. Il fait froid, froid.la pluie cesse, les moustiques arrivent. Le désastre est complet, nous avons tout perdu, il nous faudra retourner vers Cayenne, comment fera-t-on, On est de beaux évadés.Les autres ne sont pas loin, ils sont propres, ils me font peur; si j'avais eu le coeur à rire, je leur aurais demandé d'où ils sortaient, je pense qu'un homme ordinaire eût été renversé s'il avait pu voir ces individus dégoûtants, presque nus, la bouche ouverte par la soif, se serrant la main au petit matin au milieu d'une mer de vase.

Où est Venet, demandai-je en regardant tout autour?

Il était avec nous! répond Deverrer.

Venet! Venet! Crions- nous tous à la fois, comme si nous devinions."

 

ALBERT  LONDRES     [  L'homme qui s'évada: de la bande à Bonnot au bagne de Cayenne  ]

13:52 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

il y avait ce film avec Paul Muni, dans le temps, "I'm a fugitive from a chain gang" Mervyn le Roy 1932 (merci wiki) qui était tout à fait du même ordre... quelque chose de tellement horrible... et pourtant, parfois, est-ce que vraiment la punition a quelque chose à voir avec l'acte qui l'a commandée ? Je me demande... et je me souviens du discours de Badinter, en 81...

Écrit par : PdB | 26/02/2013

oui, c'est grâce à Albert Londres que le bagne de Cayenne a fermé en 1924;du grand reportage, pas spécialement bien écrit mais qui fait mouche; j'y ai pensé parce que j'ai vu et apprécié récemment "Lincoln"; Spielberg en fait un homme déterminé, profondément humain, simple, mais complexe aussi dans les compromissions, c'est la politique. Des Badinter, j'ai beau me creuser, je n'en vois pas en ce moment.

Écrit par : Emery Anne-marie | 26/02/2013

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