2348

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

05/03/2013

Son amour pour sa mère, une nourriture âcre

"Elle se contentait d'annoncer la veille qu'elle irait à Bordeaux le lendemain et Richard Rivière ne l'interrogeait pas sur ce qu'elle allait y faire, se contentant de sourire de cette façon qui était la sienne et qu'elle aimait par-dessus tout, à la fois tendre et distraite, comme si rien ne l'intéressait véritablement, que ce qu'il avait en tête à cet instant et qui, supposait-elle tournait autour de son travail.

Qu'elle aimât ce sourire gentiment inattentif parce qu'il lui prouvait qu'elle n'habitait pas le coeur de ses pensées mais un lieu en léger retrait, tiède, voilé peut-être d'une ombre douce, cela n'échappait pas à la lucidité de Clarisse Rivière.

Mais c'était précisément là qu'elle voulait être, pour la défense de son secret, pour la sauvegarde de son devoir envers la servante qu'elle entourait d'attentions de plus en plus généreuses.

Son amour pour sa mère lui était une nourriture âcre, impossible à avaler. Cette nourriture se dissolvait dans sa bouche en particules d'amertume puis se reconstituait,  et cela durait et c'était sans fin, la boule de pain mauvais qui passait d'une joue à l'autre, puis les bribes molles, fétides qui faisaient de sa bouche un puits de honte.. Elle constatait certaines altérations dans le comportement et le caractère de cette femme qui n'avait jamais laissé au temps de leur vie dans la petite maison, ni le chagrin ,ni l'insatisfaction troubler l'égalité de son humeur, réduire l'étendue de son indifférence,  et elle se trouva tellement blessée de voir la servante devenir soucieuse et caustique, parfois même agressive, qu'il lui prit l'envie de se jeter dans le fleuve, non pour y mourir mais pour y flotter longtemps, entrainée vers la mer, vers l'oubli de son existence et de celle de la servante, vers l'absolution de ses torts à l'égard de celle-ci; seul ce qu'elle lui devait précisément la retint de l'abandonner de cette façon. Mais rien ne la bouleversait plus que d'entendre le sarcasme  et les inutiles attaques couler des lèvres de sa mère, ce vomissement de sales bestioles."

 

MARIE   NDIAYE        [  Ladivine  ]

14:13 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.