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25/04/2013

J'ai bien vu que tout était étranger pour toi

Voyant que je ne dis rien, elle se rapproche. Lentement, d'un geste triste et incertain, elle met ses mains sur mes épaules. Puis sur un ton chagrin, elle me fait part en termes décousus d'une sorte de constat:

Je t'ai observé pendant le repas; tu étais en bout de table et tu regardais ton assiette d'un air abattu. Tu n'as même pas mangé de gigot. Et tu ne comprends rien à ce qu'on raconte. Tu étais assis là, tellement poli, tellement patient, comme un enfant bien élevé que les adultes ont autorisé à s'asseoir à leur table mais qui ne comprend rien et n'attend que le moment de partir. J'ai bien vu que tout était étranger pour toi, le motif des assiettes, le goût de la nourriture et des boissons, ce dont on parlait, peut-être aussi comment on meurt ici.

Ce n'est pas seulement ton visage qui était triste mais tes oreilles aussi en particulier. Tu ne m'as pas remarquée mais moi, je t'ai regardé et j'ai pensé , le pauvre il est là comme un nègre parmi les blancs. J'ai réalisé quel grand malheur ce doit être que de vivre à l'étranger, Emile disait toujours que le monde était un grand village. Mais dès qu'il le pouvait, il m'emmenait à Neuilly pour me montrer des arbres comme si là-bas les plantes étaient différentes de celles de la rue Lepic à Montmartre..

Je me suis dit que je ne savais rien de toi. c'est tout de même grave de ne rien savoir de la personne avec laquelle on vit. Ce qui est difficile aussi à concevoir, c'est que non seulement tu parles dans une autre langue,  mais que certainement, tu penses dans cette langue. Quand tu dis "maison", tu vois dans ta tête une autre maison que la mienne;  c'est très triste . Mais peut-être en est-il toujours ainsi quand on vit à l'étranger"

 

SANDOR    MARAI       [    Les étrangers    ]

17:25 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

J'adore ça - je suis allé voir "Hannah Arendt" avant hier et cette façon de n'être pas chez soi quelque part où on n'appartient pas, c'est exactement ça (je parle mal la France et pourtant c'est ma langue maternelle - mais avec sa mère ses soeurs, ses frères, sa famille, elle parlait -aussi- arabe); il y a quelque chose aussi avec Hannah Arendt, cette femme formidable, têtue, censée, pertinente, qui appartient aussi à ce que je suis, cette façon de ne pas vouloir de "peuple" mais seulement d'amis; j'aime assez ça; il y a dans cette façon d'être aussi la porte ouverte à l'alternative "la valise ou le cercueil" : tu vois, "étranger" partout... et nulle part (je reviens d'Istanbul où j'étais comme chez moi...). Merci pour ce texte, ce livre, cet auteur.

Écrit par : PdB | 29/04/2013

merci d'avoir ressenti la même chose que moi; Sandor Maraï est un immense écrivain que peu connaissent, on préfère vendre en France Guillaume Lévy ou Marc Musso; oh, pardon, j'ai dû inverser!!

Écrit par : Emery Anne-marie | 06/05/2013

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