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06/07/2013

L'impression datait de l'enfance

"Je serrais, sous mon bras, un carton rempli de cailloux recueillis dans les environs et que je n'identifiais pas. Le lot comportait, je me rappelle, de surprenantes petite étoiles pétrifiées, de vagues empreintes de végétaux, sur du schiste, et un fragment de roche, qui ressemblait beaucoup mais pas tout à fait à du calcaire sub-lithographique. Les traces de feuilles, d'écorce étaient trop confuses pour parler. Les étoiles, c'étaient des articles de tiges de lys de mer, des entroques. Yvon C., l'instituteur était d'avis que c'est du calcaire à grain très fin, filigrané par l'érosion, que je lui tendais pour finir. Mais il l'a appliqué par acquit de conscience, sur un des losanges de verre, serti de plomb , de la fenêtre, qu'il a fendu sur tout son long. C'était de la silice, un fragment de cargneule, sans doute.

J'ai parlé de l'anomalie gréseuse, isolée dont nous étions les hôtes. Elle déteignait sur l'humeur. Elle lui communiquait, malgré qu'on en ait, un goût fané, comme éteint, un peu funèbre,  rendait triste quand on n'avait aucun motif de l'être. Yvon C. m'a écouté, puis il a disparu vers le fond de la pièce où s'entassaient de vieux livres poudreux, brunis, comme la pierre qu'ils touchaient, dont ils prenaient comme nous la teinte et en a rapporté la monumentale étude que Georges Mouret avait consacrée, à la fin du XIXè siècle, à la genèse du bassin d'effondrement dont nous étions les occupants passagers. Comme il arrivait lorsque me tombait entre les mains eun livre interessant, des pages où paraissaient à visage découvert des faits obscurément pressentis et obstinément rétifs, j'ai commencé à feuilleter le gros ouvrage en marchant par les petites rues qui menaient à la maison. .... Mais je n'espérais pas trouver sur le papier, certaine détails étroitement circonscrits, très incertains, rêvés peut-être. Un exemple, entre une étroite passerelle en béton qui surplombait la digue et le pont Cardinal(une allusion oblique à Dubois), trois cent mètres en aval, j'avais observé sous l'eau une passée claire qui jurait avec le sombre des galets arrachés au cours supérieur, l'ocre des façades des maisons échelonnées le long du quai. L'impression datait de l'enfance. Je n'avais pas vérifié depuis longtemps, ç'aurait pu être une lubie du jeune âge, un rêve qui a migré, insensiblement dans la réalité et s'y est encastré. Et je suis parvenu à la page, assez loin où l'auteur mentionne des lentilles calcaires, d'origine lagunaire dont on peut observer un affleurement dans le lit de la rivière. J'aurais aimé parler à quelqu'un, lui confier une partie au moins de l'émoi que c'était de trouver pareille confirmation. Non, on ne rêve pas inévitablement ni toujours. Oui, ce qu'on sent , pense, fait, se rapporte à ce qui se passe, si incongru qu'il paraiise, malgré tous les démentis; On est au monde et le monde en nous."

 

PIERRE   BERGOUNIOUX      [   Géologies   ]

15:02 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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