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15/08/2013

Je risquais, sans leur consentement la vie de trente-deux personnes

Quoi, qu'est-ce qui se passe?

-Eh bien, me dit Jarret, les pluies incessantes depuis douze jours ont fait monter l'eau à une telle hauteur, que le pont de bateau qui traverse  la baie de St Louis, ce qui doit permettre à notre train de nous mettre à La Nouvelle-Orléans dans une heure ou deux, risque de s'effondrer sous la poussée furieuse de l'eau.

-Vous entendez la tempête de vent qui vient de s'élever? Si nous retournons en arrière, nous en avons pour trois ou quatre jours.

-Comment? Trois ou quatre jours Mais pourquoi ne peut-on pas passer? Oh, mon Dieu, Qu'est-ce que nous allons faire?

-Eh bien voici, le chauffeur est là; il pense qu'il peut encore passer ; mais il vient de se marier et il veut bien tenter le passage à la condition que vous donniez 12,500 francs qu'il va de suite envoyer à Mobile où demeurent son père et sa femme.Si nous arrivons de l'autre côté, il nous rendra cet argent, sinon, il reste acquis à sa famille. J'étais stupéfaite d'admiration pour ce brave homme; sa folie m'exalta:"Donnez lui les douze mille cinq cent francs et passons"

Je ne doutais pas un seul instant de la réussite de cette criminelle folie et je ne prévins personne, si ce n'est ma soeur..J'eus seulement , au moment de partir la vision de la responsabilité que je prenais, car je risquais, sans leur consentement, la vie de trente-deux personnes.Mais il était trop tard, le train, lancé à une effroyable vitesse, s'était engagé sur le pont de bateaux.Je m'étais assise sur la passerelle. Le pont ployait et se balançait, tel un hamac sous l'effort vertigineux de notre course.

Quand nous fûmes à moitié du pont, il s'enfonça si profondément, que ma soeur me prit le bras et murmura tout bas:"Soeur, nous nous noyons, çà y est." Et elle ferma les yeux, cramponnée, nerveuse mais brave. Je crus , en effet, comme elle que la minute suprême était venue. Et , chose abominable, je ne pensai pas une seconde à ceux qui étaient pleins de confiance et de vie et que je sacrifiais, que je tuais.

Et dire que nous logeons en nous notre plus terrible ennemi:"la pensée", laquelle est sans cesse en contradiction avec nos actes; laquelle se dresse parfois, terrible, perfide, méchante, et que nous essayons de chasser sans y réussir. Elle nous poursuit , nous lancine, nous fait souffrir. Que de fois, les plus mauvaises pensées nous assaillent! Et quel combat il faut livrer contre ces filles de notre cerveau.

La colère, l'ambition, la vengeance, font naitre les plus détestables pensées, dont on rougit comme d'une tare, qui ne sont pas nôtres, car nous ne les avons pas appelées, mais qui souillent quend même et nous laissent désespérés  de n'être pas seuls maitres de notre âme, de notre coeur, de notre corps, et de notre cerveau.

Ma dernière minute n'éatait pas inscrite pour ce jour-là. Le train se redressa; et, moitié bondissant, moitié roulant, nous arrivions sur l'autre rive. Derrière nous, un fracas effoyable, une colonne d'eau qui retombe en gerbe bruyante: le pont s'était écroulé. Je laissai à ce brave mécanicien ses 12,500 francs."

 

SARAH  BERNHARDT      [  Mémoires..... Ma double vie  ]

21:03 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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