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23/08/2013

les petites Curie

"Elle se rend vite compte que ce sont les unités sanitaires d'urgence, installées juste derrière le front, qui ont le besoin le plus criant de ces rayons X. Ainsi pourra t-on intervenir rapidement sur ceux des hommes qui viennent d'être blessés et avoir ainsi une chance de leur sauver la vie.

Encore faut-il qu'elle obtienne des autorités militaires et administratives concernées qu'elles acceptent la création d'un service de radiologie aux armées, qu'elle dirigerait, bien entendu.Ses talents de persuasion viendront à bout des obstacles....Le plus dur reste à faire, pour le moment ,l'armée française dispose d'une unique voiture de radiologie. Quelle honte! Marie juge qu'il est urgent  d'en multiplier le nombre. Elle parviendra à équiper vingt voitures de ce type que l'on appellera les "petites Curie";elle met à contribution les carrossiers de Paris ou de banlieue pour qu'ils transforment les voitures qu'elle a quémandées, en véritables fourgons, qui, repeints en gris et ornés d'une croix rouge, feront d'excellentes voiture radiologiques.

Encore est-il nécessaire de les équiper. Il faut plusieurs tubes à vide dans lesquels on projettera une charge à haute tension pour fabriquer les rayons X, une couchette où étendre le blessé, un écran à radioscopie, des gants de protection, tout le matériel photographique dont les indispensables plaques, des rideaux opaques pour faire une chambre noire. Mais le plus gros problème est celui de l'électricité: nombre d'unités d'urgence en sont dépourvues; alors, elle fait fixer un générateur sur le marchepied de la voiture et le branche sur le moteur, solution économique et légère. Une fois sur place, on relie par un câble la dynamo de la voiture à l'appareil radiologique que l'on vient d'installer dans un petit hopital de campagne improvisé; le matériel embarqué pèse, selon les calculs de Marie, 225 kilos.

Marie fait connaitre à sa fille les nouvelles et importantes responsabilités qu'on lui a confiées. Puis elle ajoute avec un sourire" je te prends comme assistante. Nous allons faire du bon travail, tu veux bien?" Le regard d'Irène s'illumine. Elle se jette au cou de sa mère.

 Le premier arrêt a lieu à l'hopital militaire de Creil , dans l'Oise; le front ne se trouve qu'à une quarantaine de kilomètres , dans les environs de Compiègne; assez près pour que l'on perçoive le grondement sourd du canon.... le carnet de bord de Marie indique que l'on a examiné pas moins de trente blessés; c'est la première fois qu'irène se trouve devant des cas concrets.. Quelle épreuve!

Il faut que tu t' habitues, lui dit sa mère, qui, pour sa part tâche d'en faire autant. Le premier blessé qu'on lui présente n'est pas très impressionnant; il a reçu une balle dans l'avant-bras. Marie actionne l'appareil, on tire un calque de l'image qui apparait sur l'écran; pendant ce temps, le médecin, ayant pris des notes les communique au chirurgien, qui lui succède. Grâce à l'opacité de la balle sur le cliché, on pourra extraire le projectile sans avoir à tâtonner... Cette méthode est encore plus précieuse lorsqu'il s'agit de chairs déchiquetées par des éclats d'obus qu'il serait impossible de localiser autrement; et c'est très souvent le cas, hélas."

 

HENRY  GIDEL     [  Marie  Curie  ]

 

17:38 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

15/08/2013

Je risquais, sans leur consentement la vie de trente-deux personnes

Quoi, qu'est-ce qui se passe?

-Eh bien, me dit Jarret, les pluies incessantes depuis douze jours ont fait monter l'eau à une telle hauteur, que le pont de bateau qui traverse  la baie de St Louis, ce qui doit permettre à notre train de nous mettre à La Nouvelle-Orléans dans une heure ou deux, risque de s'effondrer sous la poussée furieuse de l'eau.

-Vous entendez la tempête de vent qui vient de s'élever? Si nous retournons en arrière, nous en avons pour trois ou quatre jours.

-Comment? Trois ou quatre jours Mais pourquoi ne peut-on pas passer? Oh, mon Dieu, Qu'est-ce que nous allons faire?

-Eh bien voici, le chauffeur est là; il pense qu'il peut encore passer ; mais il vient de se marier et il veut bien tenter le passage à la condition que vous donniez 12,500 francs qu'il va de suite envoyer à Mobile où demeurent son père et sa femme.Si nous arrivons de l'autre côté, il nous rendra cet argent, sinon, il reste acquis à sa famille. J'étais stupéfaite d'admiration pour ce brave homme; sa folie m'exalta:"Donnez lui les douze mille cinq cent francs et passons"

Je ne doutais pas un seul instant de la réussite de cette criminelle folie et je ne prévins personne, si ce n'est ma soeur..J'eus seulement , au moment de partir la vision de la responsabilité que je prenais, car je risquais, sans leur consentement, la vie de trente-deux personnes.Mais il était trop tard, le train, lancé à une effroyable vitesse, s'était engagé sur le pont de bateaux.Je m'étais assise sur la passerelle. Le pont ployait et se balançait, tel un hamac sous l'effort vertigineux de notre course.

Quand nous fûmes à moitié du pont, il s'enfonça si profondément, que ma soeur me prit le bras et murmura tout bas:"Soeur, nous nous noyons, çà y est." Et elle ferma les yeux, cramponnée, nerveuse mais brave. Je crus , en effet, comme elle que la minute suprême était venue. Et , chose abominable, je ne pensai pas une seconde à ceux qui étaient pleins de confiance et de vie et que je sacrifiais, que je tuais.

Et dire que nous logeons en nous notre plus terrible ennemi:"la pensée", laquelle est sans cesse en contradiction avec nos actes; laquelle se dresse parfois, terrible, perfide, méchante, et que nous essayons de chasser sans y réussir. Elle nous poursuit , nous lancine, nous fait souffrir. Que de fois, les plus mauvaises pensées nous assaillent! Et quel combat il faut livrer contre ces filles de notre cerveau.

La colère, l'ambition, la vengeance, font naitre les plus détestables pensées, dont on rougit comme d'une tare, qui ne sont pas nôtres, car nous ne les avons pas appelées, mais qui souillent quend même et nous laissent désespérés  de n'être pas seuls maitres de notre âme, de notre coeur, de notre corps, et de notre cerveau.

Ma dernière minute n'éatait pas inscrite pour ce jour-là. Le train se redressa; et, moitié bondissant, moitié roulant, nous arrivions sur l'autre rive. Derrière nous, un fracas effoyable, une colonne d'eau qui retombe en gerbe bruyante: le pont s'était écroulé. Je laissai à ce brave mécanicien ses 12,500 francs."

 

SARAH  BERNHARDT      [  Mémoires..... Ma double vie  ]

21:03 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)