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02/10/2013

Grouillez-vous, .... il ne risque plus rien, allez!

"On creuse.

C'est un sol lourd, les pelletées ne vont pas vite. Près du front, où on n'avait guère le temps, les corps n'étaient jamais enterrés profondément, parfois même si peu que, dès le lendemain, les rats les avaient repérés. On ne devrait pas avoir à creuser bien loin avant de trouver quelque chose. Albert, au sommet de l'inquiètude, s'arrête souvent pour écouter, il discerne la présence de Mlle Péricourt, près d'un arbre quasiment mort, toute droite,  tendue elle aussi. Elle fume une cigarette, nerveusement; çà frappe Albert, une femme comme elle qui fume des cigarettes. Pradelle jette un oeil à son tour puis, allez mon vieux, on ne va pas s'éterniser. On se remet au travail.

Ce qui est long, c'est de creuser sans buter contre le corps qui se trouve en-dessous. Les pelletées de terre s'accumulent en bas sur la bâche. Qu'est-ce qu'ils vont en faire de ce corps , les Péricourt?  se demande Albert. L'enterrer dans leur jardin, de nuit comme maintenant?

Il s'arrête.

A la bonne heure, ! siffle le capitaine en se penchant. Il a dit çà très bas; il ne veut pas être entendu par la jeune fille. Quelque chose du corps est apparu, difficile de deviner ce que c'est. les dernières pelletées sont délicates, il faut prendre par en-dessous pour ne rien abimer.

Albert est à la manoeuvre, Pradelle est impatient

-Grouillez-vous, souffle-t-il tout bas. Il ne risque plus rien, allez!

La pelle accroche un morceau de la vareuse qui a servi de linceul et, aussitôt, l'odeur remonte, une horreur. L'officier se détourne immédiatement.

Albert lui aussi fait un pas en arrière et, pourtant, il en a respiré pendant toute la guerre des corps en décomposition, surtout quand il  été brancardier. Sans compter l'hospitalisation avec Edouard! De repenser soudain à lui; Albert lève la tête et regarde la jeune fille qui, bien qu'assez éloignée tient un mouchoir devant son nez. Faut-il qu'elle aime son frêre!, se dit-il. Pradelle le pousse brutalement et quitte le trou. D'une enjambée, il est auprès de la demoiselle, la prend par les épaules, la tourne dos à la tombe. Albert est seul au fond dans l'odeur du cadavre. La jeune fille résiste, elle fait non de la tête, elle veut s'approcher. Albert hésite sur la conduite à tenir, tétanisé; çà lui rappelle tant de choses, la haute silhouette de Pradelle qui le surplombe.. De se retrouver comme çà dans une fosse, même aussi peu profonde, de vraies sueurs d'angoisse le saisissent,  malgré le froid qui est descendu, toute l'histoire lui remonte à la gorge, il a l'impression qu'on va le recouvrir, l'ensevelir, il se met à trembler, mais il repense à son camarade, à Edouard, et il se force à se baisser, à reprendre son ouvrage; çà vous crève le coeur, ces choses-là. Il gratte avec précaution du bout de la pelle; le terre argileuse n'est pas propice à la décomposition et le corps a été très proprement roulé dans sa vareuse, tou çà a ralenti la putréfaction. le tissu reste collé aux mottes de glaise, le flanc apparait, les côtes, un peu jaunes, avec des morceaux de chair  putride, noirâtre, çà grouille de vers parce qu'il y a encore pas mal à manger.

Un cri, là-haut, le jeune fille sanglote; le capitaine la console mais, par-dessus son épaule, il adresse à Albert un signe d'agacement, faites vite, vous attendez quoi? "

 

PIERRE  LEMAITRE       [  Au revoir là-haut  ]

18:19 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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