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26/11/2013

une touchante naïveté

"Et elle avait raison, cette bonne madame Sporschil, en réalité, notre ami Jakob Mendel n'avait rien fait d'illégal,seulement( je n'appris les détails que plus tard), une terrible et touchante bêtise, tout à fait invraisemblable même par ces temps de folie et qui ne s'explique que par l'état de complète absorption dans lequel était cette figure unique venue de la lune.

Voilà donc ce qui s'était passé: au service de la censure militaire, chargé de surveiller chaque correspondance avec l'étranger, on avait un jour intercepté une carte postale rédigée et signée par un certain Jakob Mendel, affranchie en bonne et due forme mais...incroyable! à destination du pays ennemi; une carte postale adressée à Jean Labourdaire, libraire à Paris, quai de Grenelle et dans laquelle un certain Jakob Mendel se plaignait de ne pas avoir reçu les huit derniers numéros du "Bulletin bibliographique de la France" bien qu'il eût payé à l'avance son abonnement annuel. Le censeur du bas de la hiérarchie, professeur de lycée et romaniste par goût personnel , que l'on avait attifé d'une veste de réserviste fut surpris par ce document arrivé entre ses mains.

Une plaisanterie stupide , se dit-il; chaque semaine, il examinait deux mille lettres au contenu douteux et dont les tournures laissaient penser à de l'espionnage, mais jamais il n'avait vu de telle absurdité; que d'Autriche, on adressât un courrier en France sans se faire le moindre souci, que l'on mît dans une boite aux lettres sans s'en faire, une carte pour un pays hostile aussi simplement que si les frontières n'eussent pas été cousues de fil barbelé et que chaque jour que Dieu faisait ne vît pas le nombre des habitants de sexe masculin de France, d'Autriche et de Russie mutuellement amputé de quelques milliers. Il commença donc par laisser cette carte postale dans le tiroir de son bureau à titre de curiosité  sans rédiger de rapport sur cette absurdité; mais quelques semaines plus tard une nouvelle carte arriva, pour un John Aldrige, bookseller à Londres, Holborn Square, qu'il priait de lui fournir les derniers numéros de l'Antiquarian; le professeur de lycée cousu dans l'uniforme commença à se sentir un peu à l'étroit dans le veston.

Il avisa la police qu'elle devait chercher à établir si ce jakob Mendel était bien réel. Comme celui-ci avait écrit avec une touchante naïveté son adresse complète, une demi-heure plus tard, on appréhendait ce Jakob Mendel. On le conduisit , tout chancelant de sa surprise au commandant; celui-ci lui présenta les mystérieuses cartes en lui demandant s'il reconnaissait les avoir envoyées. Irrité par ce ton sévère, Mendel , presque grossier s'écria qu'il avait évidemment écrit ces cartes, on avait bien le droit d'exiger un abonnement pour le prix qu'on avait payé; le commandant se tourna dans son fauteuil, échangea un clin d'oeil avec le sous- lieutenant: l'homme était fou à lier!..."

 

STEFAN ZWEIG    [  Le bouquiniste Mendel  ]

10:48 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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