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07/12/2013

Maintenant, nous allons tout réparer.

"Cette phrase fit battre mon coeur avec violence. Je  ne répondis pas. J'étais debout face à lui, sous l'arbre, près du banc de pierre où il m'avait jadis tant menti. Je le dévisageai de la tête aux pieds.

Il y avait en lui quelque chose du photographe ou du politicien qui ne sait plus rien des nouvelles ficelles, des nouvelles idées de l'époque et qui, décontenancé, s'en tient obstinément à ses vieux trucs d'illusionniste. Quelque chose aussi du dompteur vieilli que les fauves ne craignent plus; sa façon de s'habiller également était étrangement surannée, comme quelqu'un qui veut, coûte que coûte, suivre la mode mais qu'une sorte de résistance intérieure empêche d'être élégant, en harmonie avec l'image qu'il se fait de lui-même. Sa cravate, un tantinet criarde pour son âge, pour ses vêtements et pour la saison, exhalait un vague parfum d'aventure. Il avait un costume clair, comme on peut en voir dans les magazines sur les producteurs de cinéma étrangers de passage. Tout ce qu'il portait était un peu trop neuf, comme assemblé pour l'occasion. Dans tout cela , il y avait une sorte d'impuissance. Mon coeur se serra. S'il était venu usé jusqu'à la corde, lessivé, sans espoir, je n'aurais sans doute pas été envahie par cette compassion à bon marché. Mais cette fanfaronnade désespérée et sans pudeur me remplissait de pitié. Dès que mes yeux se posèrent sur lui, je le plaignis.

-Assieds-toi , Lajos, lui dis-je. Que veux tu de moi?

 J'étais calme et bienveillante, je ne le craignais plus. Cet homme a échoué, pensais-je et à cette pensée, je ne ressentais aucune satisfaction; je ne ressentais qu'une pitié, profonde et humiliante. Comme si j'avais remarqué, par exemple, qu'il se faisait teindre les cheveux ou quelque autre inconvenance; tout à coup, je me sentis bien plus mûre, bien plus âgée que lui. Comme arrêté dans son évolution, il avait vieilli tout en restant farfelu et désinvolte à la façon de certains hommes de loi, attitude plus confortable que dangereuse et c'était peut-être le plus affligeant, dépourvue de tout objectif véritable. Il utilisait un long fume-cigarettes; ses mains que traversaient des veines gonflées tremblaient sans cesse. Il me regardait comme s'il savait que pour une fois toute prestidigitation serait vaine et inutile car je connaissais ses tours de passe-passe..

Naturellement, sa première phrase fut un mensonge:

-Je veux tout réparer

-Réparer quoi?

Je le regardai et me mis à rire; il vient un moment où l'on ne peut plus rien réparer. On vit, on rapièce, on rafistole ,on construit et quelquefois, on gâche son existence, puis avec le temps, on s'aperçoit que cette vie,telle qu'elle s'est constituée de hasards et d'erreurs est parfaitement inaltérable. Lajos n'y pouvait plus rien. Le temps avait déjà tout réparé à sa façon particulière qui est la seule possible...

-Ne parlons plus du passé, tu ne dois rien à personne.

En prononçant ces quelques paroles, je me rendis compte que, m'abandonnant à mon tour à l'atmosphère du moment, je m'étais laissé entrainer , moi aussi à dire des mots définitifs par essence mensongers; il fallait une dose peu commune de sentimentalité et d'embarras pour dire que le passé n'existait plus et que Lajos "ne devait rien à personne"

SANDOR  MARAI    [ L'Héritage d'Esther ]

17:28 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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