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26/12/2013

L'ermite s'efface

"La retraite est révolte; gagner sa cabane, c'est disparaitre des écrans de contrôle. L'ermite s'efface, il n'envoie plus de traces numériques, plus de signaux téléphoniques, plus d'impulsions bancaires. Il se défait de toute identité. Il pratique un hacking à l'envers, sort du grand jeu. Nul besoin d'ailleurs de gagner la forêt. L'ascétisme révolutionnaire se pratique en milieu urbain. La société de consommation offre le choix de s'y conformer. Dans l'abondance, libre aux uns de vivre en poussah, mais libre aux autres de jouer les moines et de se tenir amaigris dans le murmure des livres. Ceux-ci recourent aux forêts intérieures sans quitter leur appartement; dans la société de la pénurie, aucune alternative n'existe, on est condamné au manque, conditionné par lui. Il y a cette fameuse blague soviétique du type dans la boucherie:" Vous avez du pain?" réponse:" ah , non, ici c'est l'endroit où l'on n'a pas de viande; pour l'endroit où l'on n'a pas de pain, c'est la boulangerie, à côté".

La dame hongroise qui m'a élevé m'a appris ces choses-là et je pense souvent à elle. La société de consommation est une expression légèrement infâme, née du fantasme de grands enfants déçus d'avoir été trop gâtés; ils n'ont pas la force de se réformer et rêveraient qu'on les contraigne à la sobriété.

A 7 heures du soir, j'entreprends de me faire des blinis avec la réserve de farine empaquetée dans des sacs étanches. Une heure plus tard, je dépose sur ma planche de bois une galette carbonisée; je passe une demi-heure dehors, le temps que la fumée s'évacue de la cabane, puis ouvre un paquet de pâtes chinoises...

Un ermite ne menace pas la société des hommes. Tout juste en incarne-t-il la critique. le vagabond chaparde, le rebelle appointé s'exprime à la télévision; le hacker aujourd'hui fomente l'écroulement de citadelles virtuelles depuis sa chambre. L'ermite se tient à l'écart, dans un refus poli, il ressemble au convive qui, d'un geste doux refuse le plat. Si la société disparaissait, l'ermite poursuivrait sa vie d'ermite;  les révoltés, eux, se trouveraient au chômage technique. L'ermite ne s'oppose pas; il épouse un mode de vie, il ne dénonce pas un mensonge, il cherche une vérité; il est physiquement inoffensif, on le tolère comme s'il appartenait à un ordre intermédiaire, une caste médiane entre  le barbare et le civilisé."

 

SYLVAIN  TESSON   [ Dans les forêts de Sibérie ]

18:11 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

(je ne suis pas sûr que l'ermite soit toléré : il est inconnu, simplement) (je ne crois pas non plus qu'en cas d'effondrement (ou de disparition, pardon) de la société - vue de l'esprit évidemment - les révoltés se retrouveraient au chômage technique : il resterait encore la femme, l'homme et les enfants) (ce que j'en dis) (c'est pas parce que on ne se manifeste pas qu'on ne suit pas : je dis ça pour ici) (quant à l'auteur, je ne le connais pas, mais se prénommer Sylvain et écrire un livre titré "dans les forêts de Sibérie" est quelque chose qui plairait à mes amis aptonomystes)

Écrit par : PdB | 30/12/2013

Royal ce moment passez en votre société, merci bien pour cette excellente.

Écrit par : parie sportif | 27/05/2014

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