2348

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

13/04/2014

Que je vous écrive, Shakespeare, pourquoi?

"Vous apporterait-on ma lettre, sur la scène où vous parlez à vos comédiens, ou sur le chantier de votre salle en travaux, ou à la taverne, à discuter ferme de ces évènements de votre société qui vous préoccupent, je le sais bien, vous la mettriez dans votre poche, vous l'oublieriez.

Je vous vois, vous êtes debout dans un coin du théatre, il y fait froid, il y a là on dirait du vent, vous parlez à quelques hommes, jeunes et vieux. L'un, ce va être Hamlet, un autre Ophélie. As-tu une idée à leur expliquer, non, Hamlet s'écrit en cet instant même, ici dans des phrases qui te viennent, qui te surprennent, c'est la quasi-improvisation de quelques jours partagés entre ta table, je ne sais où, et la scène: un texte, certes mais des ratures à vif comme quand tu entends, ainsi en ce moment même ton futur Hamlet, ne pas trop comprendre ce que tu essaies de lui dire; des ratures car tu ne sais guère plus que lui ce que veut ce prince, ce qui parait de lui dans tes mots vient de par-dessous ce que tu as imaginé ou projettes.

Aurais-tu préparé Hamlet, médité le sens que tu donnerais à ses personnages, à leurs rapports, nous ne te lirions plus aujourd'hui, tu n'aurais fait que du Ben Jonson. Ah je te vois bien intuitif, tu cours à travers le texte comme tu courras tout à l'heure à travers la ville, cherchant de l'argent ou des aventures.Tu bâcles, dirait Ben Jonson, les réparties, les peurs, les appels, les soliloques parce que tu ressens obscurément qu'il faut faire vite pour ne pas se laisser rattraper par les idées toutes faites. je pense que tu as écrit Hamlet en seulement quelques jours.

Je reporte mes yeux sur la scène, encore vide? Vide? je dirais même vacante, offerte sans réserve à tous les vents de l'esprit; car il n'y a guère de choses sur ce plateau. Une vague chaise qui fera office de trône; pas de décor, pas de réquisitions du monde visible pour soutenir la parole des comédiens mais en revanche, cette trappe dans le plancher pour communiquer avec le monde invisible, autrement dit l'inconscient.

Et je pense à cette extraordinaire invention qu'aura été, à quel moment? où? la mise en scène; à cet ajout de signifiants, d'entrée de jeux schématiques, ce profil d'arbre, côté jardin, ce guéridon, côté cour en ce lieu et à cet instant où la voix des acteurs est envahie par les signifiés de la profondeur d'un texte qui est la vie en son devenir, ces pressentiments, ces terreurs, ces aspirations, ces voeux qu'aucune lecture de l'oeuvre ne saurait identifier tous et comprendre complètement."

 

YVES   BONNEFOY     [Lettres à Shakespeare, réunies par Dominique Goy-Blanquet ]

11:44 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)