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19/06/2014

Cher Albert

"Avant de commencer cette lettre, j'ai voulu relire ton livre...Avec émotion, je m'apprête à m'immerger dans  "Noces"; cela te surprendra peut-être mais je n'y parviens pas; quelque chose me retient; lorsque j'ouvre le livre, il se fait aimant répulsif.

En cette fin d'octobre à Manhattan, le temps est assez doux pour lire dehors. Le petit livre en poche, je décide d'aller à pied à Central Park, précieuse île de verdure.. au coeur d'un océan minéral que, bien avant moi tu as foulée; sur le trottoir encombré de la station de métro Lexington, je t'imagine jeune trentenaire, lors de ton séjour à Manhattan et me remémore tes propres souvenirs:

"A New York, certains jours, perdu au fond de ces puits de fer et d'acier où errent des millions d'hommes, je courais de l'un à l'autre sans en voir la fin, épuisé, jusqu'à ce que je ne fusse plus soutenu que par la masse humaine qui cherchait son issue. J'étouffais alors. Mais, chaque fois, un appel lointain de remorqueur venait me rappeler que cette ville, citerne sèche,  était une île".

Alors que je suis immergée dans la foule de cette ville-babel pressée, un passage du Mythe de Sisyphe affleure dans ma conscience.

"Il arrive que les décors s'écroulent. Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d'usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas ,sommeil et  lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart de temps; un jour seulement, le "pourquoi" s'élève et tout commence dans cette lassitude teintée d'étonnement. Commence, ceci est important. La lassitude est la fin des actes d'une vie machinale, mais elle inaugure en même temps le mouvement de la conscience, elle l'éveille et elle provoque la suite. La suite, c'est l'éveil définitif".

L'herbe a maintenant remplacé l'asphalte, les piètons pressés sont devenus promeneurs.

Je m'assieds sur un banc à l'écart, terre sous les pieds, ciel au-dessus de la tête;" Noces" et " L'été" se laissent alors redécouvrir.

J'aime t'entendre dire:"Ici même, je sais que jamais je ne m'approcherai assez du monde; il me faut être nu et puis plonger dans la mer, encore tout parfumé des essences de la terre, laver celles-ci dans celles-là, et nouer sur ma peau l'étreinte pour laquelle soupirent lèvres à lèvres depuis si longtemps la terre et la mer"

 

CHRISTINE  TULLY  SITCHET     [ Pourquoi Camus ? ]

15:04 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)