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22/08/2014

et il pensait : Après-demain

"La vérité, seul mon compagnon la connaissait. Il  y avait là-dedans quelque chose d'effrayant"

Elle se renverse dans le fauteuil et se cache un instant les yeux avec ses mains blanches. Puis :" Tu connais ce sentiment? demande-t-elle presque sèchement, malgré elle dans une sorte d'abandon; cette forme de pouvoir? Se retrouver parmi des gens qui se croient puissants et savoir que ces mêmes personnes seront le lendemain ou le surlendemain diminuées, affaiblies, appauvries, comme les plus misérables de ceux qui jusque-là les servaient  en guettant  leurs ordres avec aveuglement ou humilité?.. Tu connais cela? le pouvoir terrestre  s'exerce de maintes façons et la rétention d'une information que l'on connait et que les autres ne connaissent pas n'est pas la moins enivrante.

Il est difficile pour celui qui a une fois goûté à ce pouvoir de s'en passer. Vivre parmi des gens , jouer un rôle sur la scène sociale, bavarder et sourire selon les règles admises et, pendant ce temps, savoir quelque chose de plus qu'eux, de différent et de fatal sur leur sort..c'est excitant; c'est une ivresse d'abstinence des plus singulières, pas très distinguée, n'est-ce pas; mais l'ivresse n'est jamais distinguée; voilà une chose que j'ai apprise; la vie est quelque chose de bourbeux, elle n'est pas propre, elle ne sent pas la rose; dans les grands évènements humains, comme dans le réalité en général, il y a toujours une choquante et fascinante vulgarité; voilà ce que j'ai appris en partant de chez moi parce que je n'avais plus de maison, tu sais cette maison où pendant longtemps tout avait été propre et où un soir les araignées s'étaient pourtant mises à courir sur les murs..

Installés dans un coin de la belle salle, nous mangions du homard et dégustions un vin hors d'âge, nous bavardions à voix basse de choses banales.. et cet homme savait que tout cela, le château, les convives et le mode de vie qui allait de pair, que c'était là mais en même temps n'y était déjà plus; il était calme discret et de bonne humeur; cet homme et lui seul dans cette salle, savait que toutes ces célébrités, , tous ces riches que la vie avait transportés au-dessus des contrées de la réalité sur un fabuleux tapis volant allaient dans quelques semaines passer la nuit quelque part au bord d'une route nationale, dans une meule de foin ou dans une voiture en panne bourrée de matelas, mélés à des millions de gens poussant une voiture d'enfant ou tirant un chariot où ils auraient charger leur famille ou le reste de leurs biens; il le savait et souriait et rendait avec un signe de tête courtois les dicrètes salutations du politicien illustre et il pensait : Après-demain."

 SANDOR   MARAI    [  Les mouettes   ]

 

14:41 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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