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29/09/2014

çà a l'air gros

"Plus tard, il se rappela aussi le fusil que le Cajun avait posé dans le bateau, l'arme à un coup, piquée de rouille, grossièrement cerclée de fil de fer et un canon où on aurait pu fourrer un bouchon de whiskey. mais pas maintenant, maintenant, il se contentait de rester accroupi, tassé, immobile, respirant à peine, le regard sérieux, errant constamment alors qu'il pensait: Comment, comment? Non seulement, je ne sais pas ce que je cherche, mais je ne sais même pas où le chercher: puis il sentit le mouvement de la pirogue quand le Cajun bougea et puis sur sa nuque, le jargon , à son oreille, le jargon sifflant, chaud, rapide retenu; alors, baissant les yeux, il vit avancer entre son propre  bras et son corps, derrière la main du Cajun qui tenait le couteau, la grande langue de boue plate qui, sous ses yeux se sépara pour devenir une grosse souche couleur de boue qui, à son tour sembla sauter brusquement contre sa rétine en trois, non quatre dimensions: volume, consistance, forme et une autre, pas la peur mais une pure et intense spéculation et il regardait la masse écailleuse immobile sans penser: çà a l'air dangereux mais çà a l'air gros; la pirogue s'approchait maintenant avec lenteur et il avait l'impression qu'il pouvait entendre son compagnon retenir son souffle, et voilà qu'à présent il saisissait le couteau dans la main de l'autre , sans même s'en rendre compte car  ce fut trop rapide, un éclair, ; ce ne fut ni une reddition, ni une résignation; c'était une partie de lui-même qu'il avait bue avec le lait de sa mère et qu'il avait conservée toute sa vie.

Après tout, un homme est bien forcé de faire ce qu'il a à faire et avec les moyens qu'il a à sa disposition et selon son jugement avec ce qu'il a appris; alors, allons-y; il resta encore un instant immobile jusqu'à ce que la proue de la pirogue fendit la terre, plus légère que la chute d'une feuille; il descendit , et jambes écartées, il se baissa,  et le couteau s'enfonça au moment même où il saisissait la patte de devant, tout cela simultanément, et tandis que la queue affolée lui assénait un coup terrifiant dans le dos. Mais le couteau était bien en place. Il le savait, même couché sur le dos, dans la vase, sous le poids de la bête affolée qui, renversée sur lui incrustait dans le ventre, l'arête de son échine crénelée. Du bras, l'homme lui serrait la gorge et la tête sifflait contre sa mâchoire;  la queue furieuse lacérait, fouettait l'air et le couteau, changeant de main, cherchait la vie, la trouvait, le giclement sauvage et chaud; il resta assis, le tête, le visage ruisselant, entre ses deux genoux, dans une attitude non d'accablement mais de surprise profonde, contemplative, et cependant, la voix du Cajun semblait bourdonner très loin autour de ses oreilles; au bout d'un moment, il leva les yeux vers le petit homme sec qui sautait comme un fou , le visage hystérique "et grimaçant, la voix jacassante et aigüe; et le forçat, la tête soigneusement inclinée pour que le sang pût couler librement jetait sur lui le regard attentif et froid d'un gardien de musée en face de ses vitrines"

 

WILLIAM   FAULKNER     [  Les palmiers sauvages  ]

15:15 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

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