2348

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

06/11/2014

le Billyunivers, des lois relativement simples

"Telle star du journalisme se piquant de littérature, avait, dans son immense bureau, une bibliothèque à faire pâlir de jalousie tout amoureux du livre. Las! Il suffisait de s'approcher: les livres présentaient à l'inspecteur perspicace une tranche homogène et si lisse que la conclusion s'imposait.  Jamais pliés, jamais ouverts; accumulés mais jamais lus; l'hymen n'avait pas été rompu, la mariage pas consommé. La bibliothèque était encore vierge, l'imposteur était impuissant.

Il ne pouvait en tirer une généralité mais la vérité oblige à dire qu'il n'avait jamais rencontré pareille déconvenue avec les propriètaires d'une Billy. Peut-être fallait-il le mettre sur le compte d'un a-priori favorable, dès qu'il en rencontrait comme si une complicité de trois points de montage les unissait sans qu'ils le sachent. Toujours est-il que dès qu'il découvrait un appartement et qu'il apercevait dans le couloir, dans une chambre, voire dans les toilettes, une Billy, il se sentait en terrain de connaissance, en territoire ami. Il savait tout ce qu'ils partageaient , son hôte et lui; règle et crayon en main pour élaborer des stratégies de rangement; deux de 90 cm et une de 60, çà rentrerait entre la porte de la salle de bains et celle de la chambre? Aller-retour, mètre en main. Merde! 30cm de trop! Que faire, quatre de 60, çà pourrait aller, surmeubles ou pas surmeubles? Pendant longtemps, le Billyunivers avait obéi à des lois relativement simples: deux longueurs de planches et un choix de coloris. D'année en année, de nouvelles galaxies étaient apparues, qui compliquaient singulièrement le choix; meubles d'angle, étagères pour CD, systèmes lumineux...Il avait devant ces nouveautés la réticence d'un ancien qu'effraie le progrès technologique et qui hésite longuement avant de faire l'acquisition d'un nouvel appareil.

Il se souvenait qu'un jour, insouciant, il s'était penché sur le catalogue de l'année; il n'en avait pas cru ses yeux; ils avaient modifié les proportions! les Billy 90 avaient purement et simplement disparu, remplacées, on ne sait par quelle folie, par des Billy 80cm. On lui aurait imposé de porter de nouvelles lunettes, avec l'argument spécieux qu'un dixième de plus ou de moins , çà ne change quasiment rien que sa vision du monde n'en aurait pas davantage été brouillée. D'un seul coup, il voyait flou. Ces dix petits centimètres de moins, pourtant anodins, ruinaient des années, des décennies de calcul mental parfois complexe, mais qui reposait sur la base finalement rassurante et comme apaisante de la table de 3; des 80, c'était pire que de sortir du système métrique!"

 

MICHEL    FIELD    [ Le soldeur ]

17:13 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.