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30/11/2014

c'était l'ambroisie des dieux

"Deux jours avant de porter les olives au moulin, on les entasse; tout de suite, elles se mettent à fermenter. Quand en plongeant le bras nu dans le tas, on sent une chaleur vive, c'est le moment de les emporter. Elles donnent alors une odeur extraordinaire à laquelle les hommes de la civilisation de l'huile sont très sensibles. Cette odeur reste ordinairement dans ma bibliothèque du rez-de-chaussée jusque vers le 10 ou 15 février.

Cependant, même avec l'espoir de les voir revenir sous forme d'huile, personne ne se sépare allègrement de ses olives; de nos jours, les moulins sont modernes , équipés de presses hydrauliques. les villes un peu importantes mettent tout leur orgueil à avoir des coopératives construites avec un souci d'architecture de la planète Mars, des laboratoires à vasistas, des monstruosités; avec ce procédé, il n'est plus question de cru; l'huile est la même pour tous; on lui donne un goût commun, c'est à dire un goût médiocre, j'ai été habitué pendant ma jeunesse à considérer que le travail de l'huile exigeait de la patience et de l'art; comparer l'huile de maison à maison était la grosse affaire de tout le trimestre, jusqu'en mars. On mettait trois gouttes d'huile sur une mie de pain et on dégustait; après, on discutait.

J'aimais beaucoup l'oncle Ugène qui exerçait le fonction d'olivier général , comme  un sacerdoce, avec tout un cérémonial et des gestes sacrés. L'oncle Ugène n'était pas seul, il attendait les hommes du moulin; il portait sa chaise pour aller s'asseoir à côté de nos olives au moulin. On pénétrait dans le vieux moulin par un plan incliné qui s'enfonçait sous des voûtes d'où  sortait une épaisse vapeur blanche; l'odeur de l'huile fruitée est si agréable au goût des gens de ma région que je ne peux guère donner une idée de l'odeur qui sortait de cet Hadès. elle m'enchantait, à la lettre, c'était l'ambroisie des dieux.

Ces caves profondes étaient éclairées avec des déchets d'huile; comme il n'en manquait pas, il y avait des quinquets partout, je dois démesurer l'endroit dans mon souvenir, j'ai l'impression que ces caves étaient immenses; au fond, flambait un brasier sous un énorme cuveau, l'odeur était sauvage et assez horrible; cela provenait des chevaux qui se remplaçaient à tourner la meule et dont on n'avait pas le temps de sortir le crottin; la pierre ronde, énorme bloc de presque deux mètres de haut et cinquante centimètres de large roulait lentement au pas du cheval, , toute ruisselante de jus marron et noir;  dans cette chaleur d'étuve, les hommes étaient nus jusqu'à la taille, on remplissait à la pelle de bois les couffes de sparterie semblables à des bérets d'un mètre de diamètre avec la pulpe ruisselante; ces bérets étaient empilés les uns sur les autres sous le plateau de la presse; il y avait cinq ou six de ces presses; huit hommes nus armés de longues barres de bois  plantaient ces barres dans les trous du moyeu et, tirant de toutes leurs forces exprimaient l'huile; leur effort était rythmé par des chants, on louait parfois pour faire de la musique un petit ramoneur avec sa serinette; déjà, l'huile était comme de l'or; l'olivier général venait leur dire, avec la bouteille de "blanche" allez-y encore un peu, tenez, buvez un coup".

 

JEAN  GIONO    [  Provence  ]      1953

18:33 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Ca me rappelle le temps où mon oncle avait une "propriété" du côté du mont Boukornine, et qu'il faisait autant de raisins que d'olives... (c'est l'année de ma naissance que Giono a écrit sa "Provence" tiens...)

Écrit par : PdB | 07/12/2014

merci pour ta fidélité; Provence, Grèce, Tunisie, mêmes senteurs,mêmes collines, même approche, sauf que... avec les déreglements climatiques, tout çà pourrait bien être chamboulé bien à toi

Écrit par : Emery Anne-Marie | 08/12/2014

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