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20/02/2015

Autant se taire.

"D'abord, j'ai dû me taire pour ne pas mourir, puis, je me suis tu pour être tranquille. Quand il m'est arrivé d'être entendu, ce n'était pas mieux. " Mon pauvre petit" disaient les adultes, et leur pitié m'écrasait. Parfois, les questions trop précises sur mon évasion me faisaient comprendre que l'auditeur doutait et cherchait à me coincer. Une voisine, très gentiment m'avait demandé de lui raconter comment j'avais été violé par les pédophiles: " Un enfant seul, vous pensez bien!" L'épicier de la rue Ordener avait dit à une cliente: " Demandez à ce petit de raconter comment les allemands étaient méchants" . Cet homme me demandait de raconter une horreur pour amuser sa cliente. Une grande fille m'a cinglé:"Moi, à ta place, je serais morte avec ma famille." Elle m'accusait d'avoir survécu, d'avoir abandonné les miens! Au cours d'un de mes allers- retours en train entre Paris et Bordeaux, Dora avait demandé à un curé de veiller sur moi. Pendant le trajet, je lui ai dit deux ou trois mots de mon histoire, il m'a expliqué:" Pour être punis de si terrible manière, tes parents ont dû commettre de bien grandes fautes."

Autant se taire. les interprétations des autres me faisaient comprendre que je n'étais pas comme les autres. Je devais me taire pour paraitre normal, mais en me taisant, je ne me sentais pas normal. Ayant triomphé de la mort, j'étais initié mais ma victoire devait rester muette afin de demeurer dans le monde des autres. Alors, je me suis promis qu'un jour, je raconterais;  très tôt, j'ai cru que la psychiatrie légitimerait ma parole en expliquant la folie des sociétés; il m'a fallu longtemps pour comprendre qu'avant de se risquer à parler, il fallait d'abord rendre  les autres capables d'entendre. je n'avais pas de haine pour les Allemands, j'avais déjà compris que ce qui les avait rendu cruels, c'était la soumission à une théorie absurde.....

Se taire, c'est se faire complice des tueurs, mais parler c'est dénoncer son intimité, de mettre "à nu" comme on dit parfois. On peut "mourir de dire" : quand ne pas dire est un mensonge et dire est une souffrance."

 

BORIS   CYRULNIK    [   Sauve-toi, la vie t'appelle   ]

13:39 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Tragique. Mais en même temps, quand on parle, il faut aussi savoir à qui s'adresser (c'est ce qu'il dit : savoir que ceux à qui on dit vont pouvoir entendre...). Magnifique personne que cet auteur. Je me sauve, la vie m'appelle... (merci pour ces passages)

Écrit par : PdB | 02/03/2015

superbe livre entre autres sur la reconstruction des souvenirs;absolument majeur , cet auteur

Écrit par : Emery Anne-Marie | 02/03/2015

Les commentaires sont fermés.