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26/04/2015

Nous avions perdu nos nerfs

"Je pensais à ces corps humains dont la masse indistincte constituait un corps d'armée. ces garçons bien vivants, ces chevaux écumants étaient immolés par poignées sur le geste d'un général qui commandait un mouvement à ses troupes. d'un point de vue tactique, les soldats étaient les pièces anonymes d'un dispositif; ils n'avaient pas de valeur individuelle. pas plus qu'une goutte d'eau n'est prise en compte lorsqu'on évoque un bras de rivière. ; une troupe est une catégorie abstraite dans l'esprit de celui qui l'envoie au feu. elle est une masse sans visage de laquelle sont soustraits quelques milliers d'éléments au soir de la bataille, à l'heure des comptes...

Il y avait une dernière question. Quel était aujourd'hui le terrain d'expression de l'héroïsme? Nous autres, deux cents ans après l'Empire, aurions nous accepté de charger l'ennemi pour la propagation d'une idée ou l'amour d'un chef? Une mobilisation générale aurait- elle été possible en cette aube du XXIème siècle? je me souvenais de mon grand-père de 1914, qui avait pataugé cinq ans durant dans la tranchées de la Somme et n'en avait conçu aucune amertume. Ses lettres, comme celles d'autres Poilus étaient de résignation; elle disaient que c'était le destin; étions-nous capables de cette retenue, de cette acceptation?

J'avais l'impression que non. Nous avions perdu nos nerfs. Quelque chose s'était produit depuis l'après-guerre. Le paradigme collectif s'était transformé. Nous ne croyions plus à un destin commun; Les hommes politiques balbutiaient  dans leur novlangue à propos du "vivre ensemble" mais personne n'y croyait.

Qu'est-ce qui s'était passé pour qu'un peuple devînt un agrégat d'individus persuadés de n'avoir rien à partager les uns avec les autres; Le shopping, peut-être? les marchands avaient réussi leur coup. Pour beaucoup d'entre nous, acheter des choses était devenu une activité principale, un horizon, une destinée."

 

SYLVAIN TESSON     [ Berezina ]

 

17:09 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)