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20/06/2015

Soumis à cette queue de poisson civilisée

"Le corps se transforme en passant une frontière, on le sait aussi, le regard change de focale et d'objectif, la densité de l'air s'altère et les parfums, les bruits se découpent singulièrement jusqu'au soleil lui-même qui a une autre tête. Baumgartner se sent devenir quelqu'un d'autre comme quand on vous a transfusé le sang.

Trois kilomètres après l'ancien poste-frontière, un nouveau bouchon s'est formé; un fourgon portant le nom POLICIA bloque la route en sens inverse; Baumgartner n'est pas concerné, mais, trois autres kilomètres plus loin, un fourgon Renault bleu marine le dépasse; au lieu de se rabattre le fourgon se met à rouler à sa hauteur, puis d'une vitre baissée surgit un bras roulé dans une manche de la même couleur, prolongé d'une longue main dont les doigts effilés s'agitent lentement de haut en bas, battent la mesure en désignant avec souplesse le bas-côté de la route vers quoi, calmement mais fermement Baumgartner dans sa voiture est contraint de se garer.

Soumis à cette queue de poisson civilisée, s'exhortant à ne pas transpirer, il freine lentement puis s'immobilise. Douane volante, monsieur, l'un parle français presque sans accent, l'autre se tait. Veuillez ouvrir, je vous prie votre coffre. Il faut moins d'une minute pour que le contenu soit inspecté et paraisse sans intérêt; le douanier le referme avec une délicatesse horlogère, l'autre se dirige sur les pointes vers le fourgon, d'où il ressort, trois minutes plus tard sans doute après avoir téléphoné ou consulté un terminal.

C'est parfait, monsieur, lui dit-il, veuillez agréer toutes nos excuses et nos remerciements, pour votre collaboration qui nous honore, et ne nous maintient que plus dans le respect absolu d'une morale de base indissociable de la mission qui nous est par bonheur confiée et à laquelle une vie ne peut se consacrer qu'absolument sans réserve, même d'ordre familial ( oui, dit Baumgartner) et ce quel que soit l'obstacle dont l'importance et la brutalité quotidiennes mêmes exaltent et créent l'élan qui nous anime chaque jour pour lutter contre ce cancer qu'est l'infraction aux principes de l'octroi ( oui, oui, dit Baumgartner), mais qui me permet aussi parmi cent autres choses de vous souhaiter au nom de mon peuple en général et de notre institution douanière en particulier, une excellente route.

Merci , merci, dit Baumgartner égaré mais ensuite il embraie de travers, puis cale puis il repart."

 

JEAN   ECHENOZ      [    Je m'en vais   ]

13:40 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

03/06/2015

Tous les banlieusards regardaient par terre

"La gare de Shinjuku est gigantesque. près de trois millions cinq cent mille voyageurs y passent chaque jour; c'est un vrai labyrinthe. Durant les heures de pointe, ce labyrinthe se mue en un océan humain qui écume, produit des tourbillons virulents, hurle, se rue et afflue sur les entrées et les sorties.

Les haut-parleurs ne cessent de diffuser des annonces, des instructions,  et, sans trêve, les machines à composter avalent en silence les innombrables informations contenues sur les cartes, billets et titres de transport.

Quand on monte ou descend un escalier au milieu de la foule, si quelqu'un vous marche sur le pied et que vous perdez une de vos chaussures, vous pouvez lui dire adieu; la chaussure est avalée et disparait parmi ces redoutables sables mouvants; il ne vous reste qu'à passer la journée avec une seule chaussure...

Au début des années 90, un influent journal américain avait publié une photo de voyageurs descendant un escalier de la gare de Shinjuku; tous les banlieusards regardaient par terre, comme sur ordre, tous avaient le visage sombre: " Le japon est devenu riche mais la majorité des Japonais ne semblent pas heureux." La photo était devenue célèbre.

Tsukuru ne savait pas très bien si la plupart des Japonais étaient vraiment malheureux; ce qu'il savait, c'était pourquoi ces gens baissaient la tête; ils faisaient attention à leurs pieds; ils prenaient garde à ne pas perdre une chaussure; il est rare que des gens vêtus de pardessus sombres, qui marchent la tête baissée aient l' air heureux; d'un autre côté, est-il illégitime de qualifier de malheureuse une société dans laquelle il faut chaque matin s'inquiéter de ne pas perdre une chaussure?

Personne n'attendait de Tsukuru Tazaki  qu'il réfléchisse à ces problèmes, lui dont le travail consistait à dessiner des plans de bâtiments.  Que chacun soit responsable de sa propre vie; on ne lui demandait pas de méditer, juste être efficace et précis; il n'était ni philosophe ni sociologue, simplement ingénieur"

 

HARUKI  MURAKAMI    [  L'incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pélerinage  ]

 

13:59 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)