2348

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

18/02/2016

La mémoire passe son temps à oublier

"Elle ne parvenait pas à s'intéresser à sa lecture. elle relisait toujours la même page. Son esprit rebondissait sur les mots pour s'égarer au loin, dans ses pensées, ses souvenirs, ses questions. Elle s'ennuyait. Elle l'a regardé à nouveau , cet inconnu assis au fond du compartiment. Cet homme au front altier, au visage émacié, au regard bleu foncé, intense , troublant..

Elle n'arrivait pas à se concentrer. Il fallait qu'elle retienne ce texte. C'était ennuyeux. Elle avait beaucoup exercé sa mémoire lors de ses études. Elle s'amusait parfois à se souvenir de tous les acteurs d'un film, ou de tous les films qu'elle avait vus dans l'année. Ce n'était pas facile, la mémoire passe son temps à oublier, à classer, à rejeter ce qu'elle ne juge pas important, ou qu'elle estime top important. C'est la vie qui s'écoule et qui reprend le dessus; la vie n'aime pas la mémoire, elle l'encombre. Elle la fige, la soumet au filtre de sa vérité impitoyable; elle empêche d'agir. Si on se souvenait de tout, la vie serait sans surprise. L'étonnement ne vient que de l'oubli. Le mal aussi.

Elle s'est levée. D'un mouvement impétueux, elle a avancé dans sa direction. Elle est passée devant lui, l'effleurant du regard. Sa robe tournoyait autour de ses jambes. Les hommes l'observaient. Ainsi, il n'était pas le seul à l'avoir remarquée. Cela ne lui déplaisait pas. Il l'a saluée au passage, inclinant légèrement la tête, mais sans répondre, elle a avancé, suivie de près par son voisin. Qui était-il? Un collègue? Une rencontre? Un ami? Un compagnon? Son mari peut-être?
Déjà, elle revenait, elle était seule, elle avait un gobelet à la main. Il avait manqué l'occasion de l'accompagner jusqu'au wagon-restaurant. Il s'en voulait.

Le train a tangué légèrement. Bousculée, elle a renversé du café sur lui; elle a murmuré :"Oh! Je suis désolée, l'a effleuré, à la dérobée, et lui, brûlé qui ne sait que dire. Il y avait quelqu'un derrière elle. Elle a dû avancer, regagner son siège.

Soudain, il a compris; le souvenir a empli sa mémoire,   récalcitrante, sans effort; il sut où il l'avait rencontrée. Lorsqu'il l'avait aperçue la première fois, il buvait pour se réchauffer un café ; cela lui avait fait du bien, l'avait réconforté, alors qu'il avait froid; elle était près de lui, à l'église; il ne savait pas qui elle était, ni pourquoi elle était venue ce jour-là; il ne l'avait jamais vue; sa façon de s'habiller, son tailleur strict, son air froid, distant, alors qu'elle était attentive aux allées et venues des uns et des autres, faisaient qu'on la remarquait, même  si l'assistance était nombreuse. Non, il n'avait pas oublié ce bref moment à l'église, alors que la peur régnait."

 

ELIETTE  ABECASSIS     [  Clandestin  ]

  

 

Les commentaires sont fermés.