2348

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

26/03/2016

Un teint comme un fruit abrité du vent

" Cette petite Bouilloux était si jolie que nous en apercevions. Il n'est pas ordinaire que des fillettes reconnaissent en l'une d'elles la beauté et lui rendent hommage. Quand ma mère la rencontrait dans la rue, elle arrêtait la petite Bouilloux et se penchait sur elle, comme elle faisait pour sa rose safranée, pour son cactus à fleur pourpre, pour son papillon du pin, endormi et confiant sur l'écorce écailleuse; elle laissait partir l'enfant, qu'elle suivait des yeux en soupirant:"C'est prodigieux! "

Quelques années passèrent,  ajoutant des grâces à la petite Bouilloux; la première communion de la petite Bouilloux fit scandale: elle alla boire chopine après les vêpres , avec son père le scieur de long, au café du commerce, et dansa le soir, féminine déjà et coquette, balancée sur ses souliers blancs, au bal public.

D'un air orgueilleux , auquel elle nous avait habituées, elle nous avertit après, à l'école qu'elle entrait en apprentissage

-Ah ! tu vas gagner tout de suite?

- Non, je n'ai que treize ans, je gagnerai l'an prochain....

Dès le lendemain matin, je la vis qui montait vers son atelier de couture et je descendais vers l'école, de stupeur, d'admiration, je restai plantée, du côté de le rue des Soeurs, la regardant qui s'éloignait. Elle avait troqué son sarrau noir, sa courte robe de petite fille contre une jupe longue et un corsage de satinette rose à plis plats. Un tablier de mohair noir parait le devant de la jupe et ses bondissants cheveux tordus en huit casquaient étroitement la forme charmante et nouvelle d'une tête ronde, , impérieuse qui n'avait plus d'enfantin que sa fraicheur et son impudence de petite dévergondée villageoise.

 

- Maman, j'ai vu Nana Bouilloux qui passait devant la porte, en long qu'elle est habillée ! Et en chignon! Et des talons hauts! Et un tablier, maman, ! Est-ce que je ne pourrais pas?

-Non, Minet chéri, tu ne pourrais pas; oui tu voudrais un uniforme complet de petite Bouiiloux, ; çà se compose de tout ce que tu as vu , plus une lettre bien cachée dans la poche du tablier, un amoureux qui sent le vin et un cigare à un sou; deux amoureux, trois amoureux et un peu plus tard, les larmes, un enfant malingre et caché que le busc du corset a écrasé pendant des mois; c'est çà; Minet Chéri l'uniforme des petites Bouilloux.

Elle eut quinze ans, moi aussi; elle eut dix-sept ans, dix-huit ans, un teint comme un fruit abrité du vent; des yeux qui faisaient baisser les regards; elle se mit à fréquenter les "parquets"; tous les garçons gardaient en dansant le chapeau sur le tête comme il se doit. Des filles blondes devenaient lie de vin, dans leurs corsages collés, des brunes venues des champs et brûlées semblaient noires; Nana buvait de la limonade au vin rouge, quand les Parisiens entrèrent dans le bal. Deus Parisiens, comme on en voit l'été à la campagne, des amis du châtelain qui s'ennuyaient; des Parisiens en serge blanche qui venaient se moquer un moment, d'une St Jean de village. Ils cessèrent de rire en apercevant Nana  et s'assirent à la buvette pour la voir de plus près. Ils échangèrent des paroles qu'elle feignait de ne pas entendre; sa fierté de belle créature lui défendait de tourner les yeux vers eux: "Cygne parmi les oies, un Greuze, crime de laisser s'enterrer ici une merveille".

Quand le Parisien invita la petite Bouilloux à valser, elle se leva sans étonnement, et dansa , muette, sérieuse; ses cils, plus beaux qu'un regard touchaient parfois le pinceau d'une moustache blonde"

COLETTE      [  La Maison de Claudine  ]

 

17:18 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.