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27/06/2016

une étrange haie d'honneur pour les deux marcheurs

"Vous êtes déjà allé au Village? demanda Jock.

Franck secoua la tête. La pluie se remit à tomber, épaisse et lourde. Les gouttes les frappaient avec un bruit mat. Le sol était spongieux et s'enfonçait sous leurs chaussures à chaque pas recrachant de l'eau sombre agitée de bulles. De temps en temps, entre les herbes, Franck devinait une vieille roue métallique, une portière, des ressorts ou des pots de peinture corrodés. Plus loin, il aperçut une meule, une machine à laver, une carcasse de voiture entière , il pensa :"avec les os et les entrailles" tant le véhicule en se dégradant avait acquis une dimension animale. Il se trouvait au cœur d'une décharge immobile et rouillée, rougie par les ans.

Entre ses cils chargés d'eau, il vit soudain se dessiner la forme imposante et absurde d'un bus. Il s' arrêta.

-C'était pour les Journées Internationales, expliqua le gardien, ou pour des touristes, je ne sais plus. Il n'a pas fonctionné longtemps. le duc avait dû acheter une vieille merde.

- Pourquoi est-ce qu'il est encore là? demanda Franck.

-Vous savez ce que çà coûterait de faire remorquer un bus de l'autre côté de la mer? Et puis, çà dérange qui,  de toute manière?

Franck avait l'habitude de voir disparaitre presque instantanément tout ce dont il ne se servait plus. Vide-ordures, poubelles, encombrants, recyclages, tout était fait  pour que ce qu'on abandonne ne nous reste pas sous les yeux. Mais ici, çà ne fonctionnait pas, on jetait et on gardait à la fois. Les rebus de Mirhalay, sorte de cimetière des consommations formaient une étrange haie d'honneur pour les deux marcheurs, les guidant jusqu'aux premières ruines.

Celles-ci formaient encore un village, ou dessinaient du moins ses contours, timidement devant le ciel gris sombre. Il en subsistait une coquille, une impression; les murs des maisons vides se dressaient  comme des squelettes mal enterrés, mangés par la mousse et la bruyère. Leur vision provoquait un effet étrange; on voyait en même temps la maison et la mort, un lieu de vie et la flagrante impossibilité de vivre. C'était un endroit à fantômes.

La pluie tombait de plus en plus fort; ils entrèrent dans une petite maison et se plaquèrent contre le mur pour s'abriter; ils savourèrent le plaisir de regarder la pluie sans y être exposés.

-J'ai perdu un patient aujourd'hui, murmura Franck.

-C'est de votre faute? demanda Jock.

-Bien sûr que non, répondit-il.

Cependant, il devait reconnaitre qu'une part de culpabilité entrait avec le sentiment qui l'avait envahi à la nouvelle; culpabilité de ne pas avoir été sur place. Culpabilité de se trouver sur un  île où il n'était utile à personne.

Il était trop jeune, dit-il en se laissant aller de tout son poids contre le mur.

C'est peut-être mieux, commenta Jock, de mourir avant les déceptions? Ce n'est pas comme si la vie tenait ses promesses. 

 

ALICE    ZENITER   [  Juste avant l'Oubli   ]

13:57 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

09/06/2016

j'aimais tenter de deviner

" Au bout de le rue s'ouvrait déjà un autre monde; on quittait le lotissement de maisons mitoyennes pour un enchevêtrement de rues bordées de pavillons dépareillés qu'encerclaient des terrains ceints de clôtures. ..Les maisons y proposaient un échantillon complet de l'architecture pavillonnaire en banlieue résidentielle .Tout  cela pourrait paraitre, aux yeux de certains, singulièrement dénué de charme mais, pour ma part, j'aimais ces rues, ces portails derrière lesquels trépignaient des chiens bonhommes, se devinaient des parcelles où il faisait bon lire ou échanger des balles de ping-pong, prendre l'apéritif dans la douceur du soir en été. Chacune de ces maisons avait son atmosphère propre,  et j'aimais tenter de deviner, derrière les fenêtres les vies qui s'y menaient.

Il me semblait confusément que ma place véritable se trouvait dans l'une d'elles, qu'à l'abri de ces salons, ces cuisines, ces chambres d'enfants, on vivait vraiment, quand chez nous tout paraissait figé,  en deux dimensions, sans profondeur ni relief. Je peux parfaitement me remémorer la sensation que j'avais, alors que chez nous rien ne vivait vraiment, que nous étions plongés dans un songe appauvri, une pantomime désincarnée quand partout  ailleurs les cœurs battaient, les mots et les sentiments circulaient. Je passais des heures entières juché sur mon vélo à tenter de percer le mystère de ces existences ordinaires mais investies par ceux qui les menaient. Je me demande aujourd'hui encore si ce sentiment était lié à la disposition particulière de mon esprit ou si les choses étaient vraiment telles que je les éprouvais. Si les autres étaient profondément vivants, même difficilement, même humblement, même dans le malheur quand nous, mes parents, mon frère et moi étions réduits à l'état de fantômes,  d'ersatz, gelés et ânonnant le texte de nos vies, engoncés dans des corps de plâtre, des masques de cire.

Nicolas habitait une maison que les arbres cachaient presque entièrement à la vue mais le portail était toujours ouvert; chez Nicolas, il y avait toujours du monde, il y avait toujours quelqu'un dans la cuisine pour partager un café; ses parents nous accueillaient avec une chaleur jamais prise en défaut; il y régnait un joyeux bordel et tout était fait pour réchauffer; c'était d'ailleurs la sensation qui prédominait dans cette maison "

 

OLIVIER   ADAM      [   La  renverse  ]

 

15:02 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)