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06/08/2016

perdu de vue

"Oui, maintenant qu'Eugène m'avait dit cela, je reconnaissais Kundera dans ce vieillard sculpté dans du bois mort, dont le visage paraissait constamment transcrire une importante contradiction ou une colère qu'il avait du mal à dominer.

Ma difficulté à le reconnaitre tenait simplement au fait que je l'avais perdu de vue pendant une vingtaine d'années; on ne mesure jamais si bien le temps qu'en rencontrant par hasard, au détour d'une rue un homme ou une femme avec laquelle notre dernière rencontre remonte à plusieurs années . Nous étions restés avec dans notre mémoire le décalque précis d'un visage, d'une couleur de cheveux, d'une allure, tout cela fixé comme un trait dans le marbre, et nous subissons de plein fouet l'agression que représente cet autre, vieilli, qui nous impose de voir en lui ou en elle, notre propre vieillissement, vieillissement que nous refusons d'accepter, dont nous ne prenons jamais la mesure, la progression quotidienne, et donc infinitésimale des marques du temps sur notre corps, nous donnent l'opportunité de nous y habituer en douceur, au ralenti, sans que cela engendre un choc émotionnel.

Et lorsque nous regardons des photographies anciennes de nous-mêmes, ce n'est pas la même chose que de rencontrer cette connaissance, perdue de vue et retrouvée, imposée, placée d'autorité sous notre vue, , comme une facture des années passées, que nous aurions négliger de payer et qu'on nous demanderait de régler comptant, sur- le- champ, alourdie de substantiels intérêts."

 

PHILIPPE    CLAUDEL     [ L'arbre du pays Toraja  ]

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