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30/05/2016

On pourrait alterner, à l'avenir

"Arrivé chez lui, Jaatinen,  ses filles sous le bras, cria dès le vestibule:

"J'ai une grande nouvelle, Leea chérie! Koponen cueillait des myrtilles, elle m'a demandé en mariage. Qu'est-ce que tu en dis, tu veux bien?

Mme Leea Rummukainen prit les enfants des bras de l'ingénieur, les posa à quatre pattes sur le sol, s'assit sur le canapé et soupira.

"Irène m'a téléphoné pour m'en parler; je lui ai dit que j'étais sans doute bien obligée d'accepter, tu en parles depuis si longtemps.

"Il y a de la place ici pour nous trois, dit Jaatinen tout heureux, elle veut un vrai mariage."

Il assura à Leea qu'il s'agissait d'une simple formalité, d'un rituel bénin qui n'affaiblirait en rien sa position dans la famille.

Où est-ce qu'elle t'a demandé en mariage? Jaatinen lui raconta la scène; le couple partit à la recherche de la secrétaire de mairie qui était arrivée de son côté au monument de Vornanen; c'est là qu'ils s'arrêtèrent pour se mettre d'accord; les deux femmes se mirent à discuter d'arrangements pratiques, parlèrent rideaux, calculèrent combien de paires de draps il faudrait acheter, réfléchirent à la manière de se répartir les tâches, qui cuisinerait , qui s'occuperait des vêtements de Jaatinen; ce dernier se tenait à l'écart comme s'il se sentait inutile, de trop. Il essaya de glisser un mot dans la conversation.

" Je pourrais par exemple divorcer de toi dans cinq ans, Irène, sur le papier et épouser Leea pour quelques années, on pourrait alterner, suggéra Jaatinen.

Les intéressées lui jetèrent un rapide coup d'œil et pour suivirent sans commentaires leur conversation, constatant que ce serait une bonne chose d'avoir deux femmes à la maison pour organiser la garde des enfants.

"Je crois que je vais aller boire quelques bières au motel, décida finalement Jaatinen"

 

ARTO    PAASILINNA    [ Un homme heureux ]

 

 

14:23 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

26/03/2016

Un teint comme un fruit abrité du vent

" Cette petite Bouilloux était si jolie que nous en apercevions. Il n'est pas ordinaire que des fillettes reconnaissent en l'une d'elles la beauté et lui rendent hommage. Quand ma mère la rencontrait dans la rue, elle arrêtait la petite Bouilloux et se penchait sur elle, comme elle faisait pour sa rose safranée, pour son cactus à fleur pourpre, pour son papillon du pin, endormi et confiant sur l'écorce écailleuse; elle laissait partir l'enfant, qu'elle suivait des yeux en soupirant:"C'est prodigieux! "

Quelques années passèrent,  ajoutant des grâces à la petite Bouilloux; la première communion de la petite Bouilloux fit scandale: elle alla boire chopine après les vêpres , avec son père le scieur de long, au café du commerce, et dansa le soir, féminine déjà et coquette, balancée sur ses souliers blancs, au bal public.

D'un air orgueilleux , auquel elle nous avait habituées, elle nous avertit après, à l'école qu'elle entrait en apprentissage

-Ah ! tu vas gagner tout de suite?

- Non, je n'ai que treize ans, je gagnerai l'an prochain....

Dès le lendemain matin, je la vis qui montait vers son atelier de couture et je descendais vers l'école, de stupeur, d'admiration, je restai plantée, du côté de le rue des Soeurs, la regardant qui s'éloignait. Elle avait troqué son sarrau noir, sa courte robe de petite fille contre une jupe longue et un corsage de satinette rose à plis plats. Un tablier de mohair noir parait le devant de la jupe et ses bondissants cheveux tordus en huit casquaient étroitement la forme charmante et nouvelle d'une tête ronde, , impérieuse qui n'avait plus d'enfantin que sa fraicheur et son impudence de petite dévergondée villageoise.

 

- Maman, j'ai vu Nana Bouilloux qui passait devant la porte, en long qu'elle est habillée ! Et en chignon! Et des talons hauts! Et un tablier, maman, ! Est-ce que je ne pourrais pas?

-Non, Minet chéri, tu ne pourrais pas; oui tu voudrais un uniforme complet de petite Bouiiloux, ; çà se compose de tout ce que tu as vu , plus une lettre bien cachée dans la poche du tablier, un amoureux qui sent le vin et un cigare à un sou; deux amoureux, trois amoureux et un peu plus tard, les larmes, un enfant malingre et caché que le busc du corset a écrasé pendant des mois; c'est çà; Minet Chéri l'uniforme des petites Bouilloux.

Elle eut quinze ans, moi aussi; elle eut dix-sept ans, dix-huit ans, un teint comme un fruit abrité du vent; des yeux qui faisaient baisser les regards; elle se mit à fréquenter les "parquets"; tous les garçons gardaient en dansant le chapeau sur le tête comme il se doit. Des filles blondes devenaient lie de vin, dans leurs corsages collés, des brunes venues des champs et brûlées semblaient noires; Nana buvait de la limonade au vin rouge, quand les Parisiens entrèrent dans le bal. Deus Parisiens, comme on en voit l'été à la campagne, des amis du châtelain qui s'ennuyaient; des Parisiens en serge blanche qui venaient se moquer un moment, d'une St Jean de village. Ils cessèrent de rire en apercevant Nana  et s'assirent à la buvette pour la voir de plus près. Ils échangèrent des paroles qu'elle feignait de ne pas entendre; sa fierté de belle créature lui défendait de tourner les yeux vers eux: "Cygne parmi les oies, un Greuze, crime de laisser s'enterrer ici une merveille".

Quand le Parisien invita la petite Bouilloux à valser, elle se leva sans étonnement, et dansa , muette, sérieuse; ses cils, plus beaux qu'un regard touchaient parfois le pinceau d'une moustache blonde"

COLETTE      [  La Maison de Claudine  ]

 

17:18 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

12/03/2016

En l'honneur de Constance

" Le soir, avant le banquet, le leader suprême en personne est apparu au son de la chanson" Du même pas", écrite en son honneur et provoquant instantanément une profonde courbette unanime. Massif et bedonnant, grosse tête poupine ovale homothétique à un gros buste ovale -oeuf de cane sur oeuf d'autruche sans aucun cou pour faire le joint- , il avançait d'un pas bûté, emprunté,compensant sa petite taille comme son cher leader de père par d'épaisses talonnettes sur lesquelles il marchait en balançant les bras loin du corps. Constance apprendrait vite qu'il cultivait sa ressemblance avec son leader éternel de grand-père reproduisant ses gestes, sa démarche, ses mimiques, ses costumes et sa coupe de cheveux rasés sur les tempes, bouffant en arrière et rayés au milieu...

Cigarettes à la chaîne et double scotch renouvelé ad libitum, le suprême ne cessait de piocher dans les plateaux d' emmental en tranches ayant découvert ce produit pendant ses années d'études en Suisse et ne pouvant plus s'en passer, quoique assez mécontent de sa fabrication locale pour avoir missionné des experts à Besançon, censés parfaire leur formation à l'école nationale de l'industrie laitière.

Il souriait la plupart du temps, la seule alternative à ce sourire étant un regard monobloc mais composite où s'entrelaçaient méfiance, envie, colère , menace, bouderie comme si son expression faciale ignorait tout état intermédiaire. Il a longuement salué Constance à l'aide de son sourire numéro1  avant de porter sur Gang son sourire numéro 2 et le prier de s'entretenir avec lui, à l'écart, un moment. Après quoi, revenant vers elle et lui adressant quelques mots ponctués du numéro 1 élargi, comme s'il draguait, l'air de rien, son épouse a jeté à la jeune femme un bref coup d'oeil où se déchiffraient divers destins possibles, du camp de travail à régime sévère au déchiquetage à la mitrailleuse lourde.

En l'honneur de Constance, on a fait taire l'orchestre pour diffuser la version originale d"Excessif" copieusement applaudie puis dans sa version coréenne dont on lui a présenté l'interprète frémissante. ces frémissements tenaient à la perspectived'être renvoyée aussitôt dans son camp personnel, tout artiste étant tenu d'office pour un dissident potentiel, ainsi que sa famille et ses proches, selon le principe en vigueur de culpabilité par ascendance, descendance et association."

 

JEAN  ECHENOZ     [ Envoyée spéciale ]

17:47 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)