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26/05/2014

voir le nègre qui a volé les boules de billard

"Le lit était occupé par un enfant de quelques mois enveloppé de chiffons bariolés. La fille rangea les chiffons dans une caisse, y coucha l'enfant puis déposa la caisse par terre.

-Les rats vont le bouffer, dit Damaso.

-Ils n'y toucheront pas, répondit-elle.

-Qui c'est le père? demanda Damaso.

-Je n'en ai pas la moindre idée,répondit-elle...

Dès l'aube, la chambre se remplit des bruits du village; l'enfant se mit à pleurer. La fille le prit dans son lit et lui donna le sein en fredonnant une chanson sur trois notes et tout le monde se rendormit. Damaso se réveilla sans s'être rendu compte que la fille était sortie et était rentrée sans l'enfant.

-Tout le village se rend au port, dit-elle.

-Quoi faire?

-Voir le nègre qui a volé les boules de billard; c'est aujourd'hui qu'on l'emmène.

Damaso alluma une cigarette.

-Pauvre type, soupira la fille.

-Pourquoi çà, pauvre type? dit Damaso. Personne ne l'a forcé à chaparder.

La fille resta un moment pensive, la tête penchée sur la poitrine; elle lui dit à voix basse:

-Ce n'était pas lui.

-Qui te l'a dit?

Je le sais. La nuit où on a cambriolé la salle de billard, le nègre était avec Gloria dans sa chambre et il y est resté jusqu'au lendemain soir.

Gloria pourrait raconter cela à la police.

Le nègre l'a fait. Le maire est allé chez Gloria, il a mis la chambre sens dessus dessous et il a conclu en disant qu'il allait l'emmener en prison pour complicité. A la fin, ils se sont mis d'accord pour vingt pesos."

 

GABRIEL GARCIA MARQUEZ    [ Les funérailles de la Grande Mémé ]

15:45 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

01/05/2014

Il s'intéresse à tout et rien ne l'intéresse.

"Le Commis-Voyageur, personnage inconnu dans l'antiquité, n'est-il pas une des plus curieuses figures créées par les moeurs de l'époque actuelle. Après les saturnales de l'esprit généralisé, après les derniers efforts de civilisations qui accumulent les trésors de la terre sur un point, les ténèbres de la barbarie ne viennent-elles pas toujours? Le Commis-Voyageur n'est-il pas aux idées ce que les diligences sont aux choses et aux hommes? il les voiture, les met en mouvement, les fait se choquer les unes aux autres; il prend dans le centre lumineux sa charge de rayons et les sème à travers les populations endormies. Curieuse figure; cet homme a tout vu, il sait tout, il connait tout le monde. Saturé des vices de Paris, il peut affecter la bonhommie de la province; n'est-il pas l'anneau qui joint le village à la capitale , quoique essentiellement, il ne soit ni Parisien, ni provincial? car il est voyageur,  Il ne voit rien à fond; des hommes et des lieux, il en apprend les noms; des choses, il en apprécie les surfaces; il a son mètre particulier pour tout auner à sa mesure; son regard glisse sur les objets et ne les traverse pas. Il s'intéresse à tout et rien ne l'intéresse; excellent mime, il sait prendre tour à tour les sourires de l'affection, du contentement, de l'obligeance, et le quitter pour revenir à son vrai caractère dans lequel il se repose. N'est-il pas incessamment contraint de sonder les hommes par un seul regard, d'en deviner les actions, les moeurs, la solvabilité surtout, et pour ne pas perdre son temps d'en estimer les chances de succès?

Voulez-vous connaitre le pouvoir de la langue et la haute pression qu'exerce la phrase sur les écus les plus rebelles, écoutez le discours d'un des grands dignitaires de l'industrie parisienne au profit desquels trottent, frappent et fonctionnent ces intelligents pistons de la machine à vapeur nommée Spéculation.Examinez cette figure, n'en oubliez ni la redingote olive, ni le manteau ni le col en maroquin,ni la pipe, ni la chemise de calicot à raies bleues.

Il existe à Paris, un incomparable voyageur, le parangon de son espèce; dans sa parole se rencontre à la fois du vitriol et de la glu: de la glu pour appréhender, entortiller sa victime et se la rendre adhérente; du vitriol pour en dissoudre les calculs les plus durs; calembours, gros rires, figure monacale, teint de cordelier, enveloppe rabelaisienne...

Néanmoins après août et octobre 1830, il abandonna la matière pour la pensée, les idées devinrent des valeurs,  et, comme l'a dit un écrivain assez spirituel pour ne rien publier, on vole aujourd'hui plus d'idées que de mouchoirs. Peut-être un jour verrons-nous une Bourse pour les idées; mais déjà, bonnes ou mauvaises, les idées se cotent, se récoltent, s'importent, se portent, se vendent, se réalisent et rapportent; ne riez-pas! Un mot vaut une idée dans un pays, où l'on est plus séduit par l'étiquette du sac que par le contenu."

 

HONORE  DE  BALZAC      [   La comédie humaine.... l'Illustre Gaudissart  ]

14:50 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

13/04/2014

Que je vous écrive, Shakespeare, pourquoi?

"Vous apporterait-on ma lettre, sur la scène où vous parlez à vos comédiens, ou sur le chantier de votre salle en travaux, ou à la taverne, à discuter ferme de ces évènements de votre société qui vous préoccupent, je le sais bien, vous la mettriez dans votre poche, vous l'oublieriez.

Je vous vois, vous êtes debout dans un coin du théatre, il y fait froid, il y a là on dirait du vent, vous parlez à quelques hommes, jeunes et vieux. L'un, ce va être Hamlet, un autre Ophélie. As-tu une idée à leur expliquer, non, Hamlet s'écrit en cet instant même, ici dans des phrases qui te viennent, qui te surprennent, c'est la quasi-improvisation de quelques jours partagés entre ta table, je ne sais où, et la scène: un texte, certes mais des ratures à vif comme quand tu entends, ainsi en ce moment même ton futur Hamlet, ne pas trop comprendre ce que tu essaies de lui dire; des ratures car tu ne sais guère plus que lui ce que veut ce prince, ce qui parait de lui dans tes mots vient de par-dessous ce que tu as imaginé ou projettes.

Aurais-tu préparé Hamlet, médité le sens que tu donnerais à ses personnages, à leurs rapports, nous ne te lirions plus aujourd'hui, tu n'aurais fait que du Ben Jonson. Ah je te vois bien intuitif, tu cours à travers le texte comme tu courras tout à l'heure à travers la ville, cherchant de l'argent ou des aventures.Tu bâcles, dirait Ben Jonson, les réparties, les peurs, les appels, les soliloques parce que tu ressens obscurément qu'il faut faire vite pour ne pas se laisser rattraper par les idées toutes faites. je pense que tu as écrit Hamlet en seulement quelques jours.

Je reporte mes yeux sur la scène, encore vide? Vide? je dirais même vacante, offerte sans réserve à tous les vents de l'esprit; car il n'y a guère de choses sur ce plateau. Une vague chaise qui fera office de trône; pas de décor, pas de réquisitions du monde visible pour soutenir la parole des comédiens mais en revanche, cette trappe dans le plancher pour communiquer avec le monde invisible, autrement dit l'inconscient.

Et je pense à cette extraordinaire invention qu'aura été, à quel moment? où? la mise en scène; à cet ajout de signifiants, d'entrée de jeux schématiques, ce profil d'arbre, côté jardin, ce guéridon, côté cour en ce lieu et à cet instant où la voix des acteurs est envahie par les signifiés de la profondeur d'un texte qui est la vie en son devenir, ces pressentiments, ces terreurs, ces aspirations, ces voeux qu'aucune lecture de l'oeuvre ne saurait identifier tous et comprendre complètement."

 

YVES   BONNEFOY     [Lettres à Shakespeare, réunies par Dominique Goy-Blanquet ]

11:44 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)