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21/03/2014

le hanneton ne peut mathématiquement pas voler

"Je me souviens d'un numéro de "Pour la science " de novembre 1997: un entomologiste allemand y expliquait que le hanneton ne peut mathématiquement pas voler. Si l'on modélise les paramètres anatomiques et physiologiques de l'insecte: son poids, la surface de ses ailes, la fréquence des battements, il devrait s'écraser; la course du hanneton est un camouflet à la science. En regardant l'eau du fleuve caresser les flancs de la coque, je me disais que la Russie est aux nations ce que le hanneton est à l'évolution: une aberration. Ce pays, au bord de l'écroulement, poursuit de siècle en siècle sa marche inaltérable. Il titube mais ne s'effondre pas....

Lorsque je rencontrais un Russe, je le rangeais dans l'une des cinq catégories socio morphologiques  auxquelles, pour le moment, aucun de mes interlocuteurs n'avait échappé.

- Artiste itinérant et persécuté: escogriffe à peau pâle, yeux délavés, gestes brusques, cheveux filasse, conversation confuse plus proche du charabia dostoïevskien que de la tendresse tourguénievienne...

-Chasseur sanguin et boute-en-train: personnage gros, fort, peau tendue et très rose, yeux bleus, cheveux drus, blonds et souvent ras, bavard, forte voix, grand buveur, équivalent slave du tartarin provençal, vit en province ou dans un village, doué pour la combine ou la mécanique, indifférence abyssale pour l'art.

-Conspirateur raspoutinien neurasthénique: type brun, phénotypes abkhazo-géorgiens, petite taille, traits marqués par les tragédies, cachant sa morgue sous une barbe ou une moustache brune, silencieux et soumis d'apparence, héritier d'un passé complexe et trouble, , idées politiques proches du nihilisme, a alimenté les rangs des penseurs blêmes et antitsaristes de la fin du XIXème.

-Jeune fantassin enthousiaste casseur de fasciste: type musclé, beau, apollinien, sourire carnassier, aurait pu servir de modèle pour les sculptures staliniennes ou de figurant  dans une charge héroîque filmée par Eisenstein.

- Businessman arriviste enrichi par la chute de l'URSS: parasite qui doit sa prospérité au dépeçage de l'Union soviétique, individu flasque, cachant son manque d'éducation et sa crasse culturelle sous des vêtements lamentablement assortis, un amas de gadgets prétentieux et la satisfaction de soi, possède davantage de sens du kitsh que du beau, considère la nature comme un parc d'attractions et les bêtes sauvages comme des cibles pour le tir à la carabine."

 

SYLVAIN  TESSON     [  S'abandonner à vivre  ]

 

10:29 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

26/02/2014

On dirait qu'il peine à se faire accepter

"On entre dans le port de Bari. Tout doucement. C'est comme si le bateau, après une traversée en ligne droite et régulière n'osait plus s'en approcher. Il hésite, murmure, grogne, de ses machines sourdes, rétives. Avance même de côté. On dirait qu'il peine à se faire accepter.

Mal réveillé, je veux profiter de chacune des secondes de ce lent, très lent accostage. Impossible de distinguer le dernier moment où on est devant l'image, vue d'abord à distance comme un paysage à plat, du premier moment où on y est entré, pris dans l'image, captif, cerné par les quais, les grues, les navires, les immeubles visibles, les rues fourmillantes. Et pourtant je me suis concentré pour sentir l'instant exact du passage. Il y a quelques secondes, j'étais en face, encore devant. Mes yeux cadraient l'ensemble du paysage, je me disais: voici Bari, là-bas, et moi, je suis en mer et j'arrive.

Maintenant, je suis dedans. Mes yeux errent, fixent des choses disparates, un bateau, une maison, un carré de ciel entre deux pans de mur, des gens. J'y suis. Me voilà en Italie, impliqué déjà dans d'autres perceptions, d'autres sensations. Des effluves me parviennent de cette terre, non plus étrangère mais nouvelle, des bribes de langue italienne peu à peu concurrencent le fond sonore grec, qui , jusqu'alors dominait sur notre bateau. Les Italiens du bord se manifestent davantage, s'agitent, regroupent quelques bagages, trahissent leur impatience. Tous les bruits de la terre enflent, tous les bruits de la mer s'estompent, font place aux divers sons , mélés de voix, qui caractérisent le sol.

Mon coeur tantôt se serre, tantôt se dilate. Le trac? Comme si descendre de ce bateau accosté était une entrée en scène particulièrement délicate. On débarque en hâte, il faut tourner une séquence sur les quais. La rencontre. Scène capitale qu'on met en boite dans la confusion, le brouhaha, en pensant plus à s'en débarasser qu'à la réussir." 

 

DENIS  PODALYDES    [  Fuir Pénélope ]

 

 

 

17:38 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

14/02/2014

Camille Claudel à Henriette de Vertus (automne 1913)

"Ma chère Henriette,

Vous avez sans doute déjà entendu parler de mes aventures funambulesques et de ce qui s'en est suivi; Pour terminer, j'ai été enlevée par un cyclone, moi et mon atelier, mais par un singulier effet de la tornade, mes plâtras ont filé directement dans la poche de Rodin et consorts, tandis que mon infortunée personne s'est trouvée transportée délicatement dans un enclos grillagé en compagnie de plusieurs aliénés.

Je fais mon possible pour figurer honorablement dans cette aimable corporation: je n'y fais pas trop mauvaise figure! Si vous voulez constater par vous-même ce qu'il en est, vous n'avez qu'à prendre le métro jusqu'à St Mandé puis le tramway de St Mandé à Ville-Evrard, maison spéciale de santé. Je vous attends derrière la grille. N'oubliez pas de m'apporter une livre de chocolat Menier, je vous la rendrai avec beaucoup de choses que je vous dois déjà... Pauvre Henri, s'il était là, il ne manquerait pas de venir voir sa cousine. Jeanne et Marguerite doivent être devenues de grandes jeunes filles, je voudrais bien les voir ainsi que Jean. Venez donc tous en famille par ce bel automne, cela vous fera une belle promenade.

Votre regrettée?

Camille "

CAMILLE  CLAUDEL     [ Correspondance ]

14:26 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)