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15/11/2013

Une très curieuse coutume

"5 janvier.

 Au premier village, une danse du bison les a tous mis, ces trois dernières nuits, dans la plus grande agitation. Une très curieuse coutume. Les hommes âgés, accroupis sur des peaux, forment un cercle au milieu de l'habitation; au centre est placée une sorte de poupée, ou une petite figure vêtue comme une femme; et ils fument une pipe que leur présente un jeune homme. Après quoi les jeunes gens, dont les femmes se tiennent à l'extérieur du cercle, s'approchent de chacun des vieillards, les suppliant sur un ton pleurard,  de prendre son épouse (qui se présente nue à l'exception d'une tunique) et de faire l'amour ou de dormir avec elle. La fille emmène alors le vieillard qui, très souvent , peut à peine marcher et le conduit vers un endroit approprié, après quoi ils viennent retrouver les autres. Si le vieillard (ou un Blanc) revient sans avoir donné satisfaction à son épouse, l'époux continue d'offrir sa femme. Nous avons envoyé un de nos hommes à cette danse hier soir et il a dû honorer quatre filles coup sur coup. Tout cela est destiné à attirer les bisons assez près pour qu'ils puissent les tuer."

[ La piste de l'ouest; journal de la première traversée du continent nord-américain (1804-1806))

M. Lewis et W. Clark

 

Note établie par Michel Le Bris: Clark ne semble pas avoir compris le sens de cette cérémonie, hautement symbolique. Il imagine même dans ses notes que l'affaire a été imaginée par les vieillards pour profiter un peu des jeunes femmes. Il serait plus exact de dire qu'il s'agissait d'un rituel de transmission de l'expérience et des pouvoirs des vieux sages aux jeunes hommes par l'intermédiaire de leurs femmes.La femme était vêtue d'une peau de bison qui transmettait le message au troupeau de s'approcher pour que le cycle de la vie puisse être complété. Quatre jours plus tard, les premiers bisons étaient de retour...

14:57 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

02/11/2013

Comment vivre?

"Montaigne voulait s'attacher à la réalité et en extraire le moindre grain d'expérience. L'écriture lui permit de faire les deux; apprendre à mourir, c'était apprendre à laisser filer; apprendre à vivre, c'était apprendre à tenir. En vérité, on a beau essayer, jamais on ne retrouve une expérience dans sa totalité. Suivant le fameux mot d'Héraclite, on ne se baigne jamais deux fois dans la même eau; quand bien même vous revenez au même emplacement de la rive, une eau nouvelle s'écoule à chaque instant. De même est-il impossible de voir le monde exactement tel qu'on l'a vu une demi-heure plus tôt, tout comme il est impossible de le voir du point d'une autre personne qui se tient à côté de soi.

Montaigne songe comment nous nous laissons emporter par nos pensées"ores [tantôt] doucement, ores avec violence, selon que l'eau est ireuse [ agitée ] ou bonasse". Chaque jour nouvelle fantaisie et se meuvent nos humeurs avec les mouvements du temps, même le monde apparemment solide est la proie d'un long tumulte incessant... Ce qui était peu courant, chez lui, c'était cette idée instinctive que l'observateur est aussi peu fiable que l'observé. Les deux types de mouvement interagissent comme les variables d'une équation mathématique complexe, avec pour résultat qu'on ne saurait trouver de point sûr d'où tout mesurer.

Essayer de comprendre le monde revient à vouloir saisir un nuage de gaz ou un liquide, en se servant de mains qui sont elles-mêmes de gaz ou d'eau, en sorte qu'elle se dissolvent sitôt qu'on les ferme.

Il nous fait sentir le passage du temps dans son monde intérieur:" je ne peins pas l'être , je peins le passage, non un passge d'âge en autre mais de jour en jour, de minute en minute"

"Faute de saisir la vie, elle vous fuira. Saisissez la, elle vous fuira de toutes façons; aussi vous faut-il la suivre et y puiser comme un torrent rapide et passager"

Le truc est de garder une sorte d'ébahissement naïf à chaque instant d'expérience mais ainsi que l'apprit Montaigne, une des meilleurs techniques consiste à écrire sur tout; le simple fait de décrire un objet posé sur votre table ou la vue depuis votre fenêtre,  vous ouvre les yeux sur la merveille des choses ordinaires "

 

SARAH   BAKEWELL     [ Comment vivre?.. Une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponses ]

 

17:53 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

02/10/2013

Grouillez-vous, .... il ne risque plus rien, allez!

"On creuse.

C'est un sol lourd, les pelletées ne vont pas vite. Près du front, où on n'avait guère le temps, les corps n'étaient jamais enterrés profondément, parfois même si peu que, dès le lendemain, les rats les avaient repérés. On ne devrait pas avoir à creuser bien loin avant de trouver quelque chose. Albert, au sommet de l'inquiètude, s'arrête souvent pour écouter, il discerne la présence de Mlle Péricourt, près d'un arbre quasiment mort, toute droite,  tendue elle aussi. Elle fume une cigarette, nerveusement; çà frappe Albert, une femme comme elle qui fume des cigarettes. Pradelle jette un oeil à son tour puis, allez mon vieux, on ne va pas s'éterniser. On se remet au travail.

Ce qui est long, c'est de creuser sans buter contre le corps qui se trouve en-dessous. Les pelletées de terre s'accumulent en bas sur la bâche. Qu'est-ce qu'ils vont en faire de ce corps , les Péricourt?  se demande Albert. L'enterrer dans leur jardin, de nuit comme maintenant?

Il s'arrête.

A la bonne heure, ! siffle le capitaine en se penchant. Il a dit çà très bas; il ne veut pas être entendu par la jeune fille. Quelque chose du corps est apparu, difficile de deviner ce que c'est. les dernières pelletées sont délicates, il faut prendre par en-dessous pour ne rien abimer.

Albert est à la manoeuvre, Pradelle est impatient

-Grouillez-vous, souffle-t-il tout bas. Il ne risque plus rien, allez!

La pelle accroche un morceau de la vareuse qui a servi de linceul et, aussitôt, l'odeur remonte, une horreur. L'officier se détourne immédiatement.

Albert lui aussi fait un pas en arrière et, pourtant, il en a respiré pendant toute la guerre des corps en décomposition, surtout quand il  été brancardier. Sans compter l'hospitalisation avec Edouard! De repenser soudain à lui; Albert lève la tête et regarde la jeune fille qui, bien qu'assez éloignée tient un mouchoir devant son nez. Faut-il qu'elle aime son frêre!, se dit-il. Pradelle le pousse brutalement et quitte le trou. D'une enjambée, il est auprès de la demoiselle, la prend par les épaules, la tourne dos à la tombe. Albert est seul au fond dans l'odeur du cadavre. La jeune fille résiste, elle fait non de la tête, elle veut s'approcher. Albert hésite sur la conduite à tenir, tétanisé; çà lui rappelle tant de choses, la haute silhouette de Pradelle qui le surplombe.. De se retrouver comme çà dans une fosse, même aussi peu profonde, de vraies sueurs d'angoisse le saisissent,  malgré le froid qui est descendu, toute l'histoire lui remonte à la gorge, il a l'impression qu'on va le recouvrir, l'ensevelir, il se met à trembler, mais il repense à son camarade, à Edouard, et il se force à se baisser, à reprendre son ouvrage; çà vous crève le coeur, ces choses-là. Il gratte avec précaution du bout de la pelle; le terre argileuse n'est pas propice à la décomposition et le corps a été très proprement roulé dans sa vareuse, tou çà a ralenti la putréfaction. le tissu reste collé aux mottes de glaise, le flanc apparait, les côtes, un peu jaunes, avec des morceaux de chair  putride, noirâtre, çà grouille de vers parce qu'il y a encore pas mal à manger.

Un cri, là-haut, le jeune fille sanglote; le capitaine la console mais, par-dessus son épaule, il adresse à Albert un signe d'agacement, faites vite, vous attendez quoi? "

 

PIERRE  LEMAITRE       [  Au revoir là-haut  ]

18:19 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)