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22/07/2013

un microcosme de Chinatown

"L'échoppe, où j'étais l'unique client, était un microcosme de Chinatown à elle seule avec un interminable étalage d'objets curieux: une profusion de cages en bambou mais aussi d'autres en fer ouvragé suspendues comme des abat-jour au plafond; des jeux d'échecs sculptés à la main sur le comptoir faussement ancien séparaient le client du commerçant; des laques façon Ming rangées par taille; des opuscules humoristiques de la veine de "Selon Confucius" qui avaient été imprimés en anglais à Hong Kong et prodiguaient des conseils aux jeunes gentlemen avides de succès auprès des femmes. Et dans une sorte d'interminable vitrine bien au-dessus des étagères ordinaires, une série de masques bariolés passant en revue toutes les expressions humaines possibles en dramaturgie.

Assise au milieu de cette corne d'abondance, trônait une vieille dame qui, après avoir brièvement relevé les yeux à mon arrivée, s'est replongée dans son journal chinois, préservant une étanchéité de l'air, qui, on pouvait décemment le supposer n'avait pas été rompue depuis le temps où les chevaux s'abreuvaient devant l'entrée; dans cette boutique silencieuse et pleine de poussière, les ventilateurs grinçant au-dessus de nos têtes, les lambris aux murs ne révélant rien de notre siècle, j'avais l'impression d'être tombé dans un noeud spatio-temporel. J'aurais aisément pu être  dans n'importe lequel des nombreux pays où les marchands chinois avaient voyagé et où, depuis que le commerce est mondial, ils vendaient leur marchandise; aussitôt, la vieille dame m'a dit quelque chose en chinois et d'un geste de la main m'a désigné l'extérieur.

J'ai vu un garçon en tenue de cérémonie marcher avec une grosse caisse; il était suivi d'une rangée d'hommes avec des cuivres dont aucun ne jouait mais tous marchaient solemnellemnt au pas..la vieille femme et moi les regardions depuis le calme sinistre de la boutique où seuls les ventilateurs étaient audibles;rang après rang, les membres de cette fanfare chinoise défilaient avec leur tuba, trombone , clarinette, trompette; des hommes de tous âges certains au visage joufflu, d'autres à peine pubères avec leur premier duvet noir au menton; je les ai suivis des yeux le temps que la procession s'écoule au-delà du dernier bouddha en bronze qui trônait face à la rue dans la vitrine.

Les bouddhas souriaient devant ce spectacle avec  leur sérénité habituelle et tous leurs sourires m'apparaissaient comme un seul sourire, de ceux ayant dépassé les affres de l'existence, l'archaîque sourire ébauché sur les lèvres des kourois grecs des stèles funéraires, sourires présageant non le plaisir mais plutôt un détachement absolu."

 

TEJU   COLE     [   Open  city   ]

21:36 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

06/07/2013

L'impression datait de l'enfance

"Je serrais, sous mon bras, un carton rempli de cailloux recueillis dans les environs et que je n'identifiais pas. Le lot comportait, je me rappelle, de surprenantes petite étoiles pétrifiées, de vagues empreintes de végétaux, sur du schiste, et un fragment de roche, qui ressemblait beaucoup mais pas tout à fait à du calcaire sub-lithographique. Les traces de feuilles, d'écorce étaient trop confuses pour parler. Les étoiles, c'étaient des articles de tiges de lys de mer, des entroques. Yvon C., l'instituteur était d'avis que c'est du calcaire à grain très fin, filigrané par l'érosion, que je lui tendais pour finir. Mais il l'a appliqué par acquit de conscience, sur un des losanges de verre, serti de plomb , de la fenêtre, qu'il a fendu sur tout son long. C'était de la silice, un fragment de cargneule, sans doute.

J'ai parlé de l'anomalie gréseuse, isolée dont nous étions les hôtes. Elle déteignait sur l'humeur. Elle lui communiquait, malgré qu'on en ait, un goût fané, comme éteint, un peu funèbre,  rendait triste quand on n'avait aucun motif de l'être. Yvon C. m'a écouté, puis il a disparu vers le fond de la pièce où s'entassaient de vieux livres poudreux, brunis, comme la pierre qu'ils touchaient, dont ils prenaient comme nous la teinte et en a rapporté la monumentale étude que Georges Mouret avait consacrée, à la fin du XIXè siècle, à la genèse du bassin d'effondrement dont nous étions les occupants passagers. Comme il arrivait lorsque me tombait entre les mains eun livre interessant, des pages où paraissaient à visage découvert des faits obscurément pressentis et obstinément rétifs, j'ai commencé à feuilleter le gros ouvrage en marchant par les petites rues qui menaient à la maison. .... Mais je n'espérais pas trouver sur le papier, certaine détails étroitement circonscrits, très incertains, rêvés peut-être. Un exemple, entre une étroite passerelle en béton qui surplombait la digue et le pont Cardinal(une allusion oblique à Dubois), trois cent mètres en aval, j'avais observé sous l'eau une passée claire qui jurait avec le sombre des galets arrachés au cours supérieur, l'ocre des façades des maisons échelonnées le long du quai. L'impression datait de l'enfance. Je n'avais pas vérifié depuis longtemps, ç'aurait pu être une lubie du jeune âge, un rêve qui a migré, insensiblement dans la réalité et s'y est encastré. Et je suis parvenu à la page, assez loin où l'auteur mentionne des lentilles calcaires, d'origine lagunaire dont on peut observer un affleurement dans le lit de la rivière. J'aurais aimé parler à quelqu'un, lui confier une partie au moins de l'émoi que c'était de trouver pareille confirmation. Non, on ne rêve pas inévitablement ni toujours. Oui, ce qu'on sent , pense, fait, se rapporte à ce qui se passe, si incongru qu'il paraiise, malgré tous les démentis; On est au monde et le monde en nous."

 

PIERRE   BERGOUNIOUX      [   Géologies   ]

15:02 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

08/06/2013

la douleur se taisait: sorte d'armistice des nerfs

"Etendu, immobile, l'oreille aux aguets, je m'attendais à des coups de feu des Viets ou de la Légion mais rien ne se produisit; il lui faudrait  probablement une heure ou plus pour atteindre la prochaine tour, s'il l'atteignait jamais; je tournai la tête juste assez pour voir ce qui restait de notre tour, un amoncellement de terre, de bambous et d'étais qui semblait s'affaisser à mesure que les flammes de la voiture  baissaient.

La paix régnait quans la douleur se taisait: sorte d'armistice des berfs, et j'avais envie de chanter; Comme c'est étrange, me disais-je, de penser que les hommes de ma profession ne tireraient de toute cette nuit qu'un fait divers en deux lignes. Ce n'était qu'une nuit comme il y en a tant, et j'était le seul objet insolite qu'elle contint. Alors, j'entendis un bruit sourd de sanglots qui venait de ce qui restait de la tour: un des hommes de garde devait être encore vivant.

Pauvre diable, pensais-je , si nous n'avions pas eu une panne si près de son poste, il aurait pu se rendre, comme ils se rendent presque tous, ou fuir au premier appel du mégaphone. Mais nous étions là, deux blancs et nous avions la mitraillette, et ils n'osaient pas bouger; je portais la responsabilité de cette voix qui pleurait dans le noir: je m'étais fait une gloire de ma liberté d'esprit, de mon absence de liens avec cette guerre, mais ces blessures, je les avais infligées aussi sûrement que si je m'étais servi de la Sten.

Je fis un effort pour franchir le talus et atteindre la route, je voulais le rejoindre.; c'était la seule chose que je pouvais faire: partager sa souffrance. Mais, ma propre souffrance me rejeta en arrière; je ne l'entendais plus, je me tenais immobile et n'entendais que ma propre douleur qui battait comme un coeur monstrueux; je retins mon souffle et priai le Dieu en qui je ne croyais pas: "Faites que je meure ou que je m'évanouisse".

Alors, je suppose que je perdis connaissance car je ne sus plus rien jusqu'au moment où je rêvai que mes paupières étaient soudées par la glace et qu'on essayait de me les ouvrir de force avec un ciseau; je voulais recommander qu'on n'abime pas mes yeux dans l'opération , mais je ne pouvais pas parler et le ciseau commençait à pénétrer. Une lampe électrique s'alluma brusquement devant mon visage.

-Nous sommes hors de danger,Thomas! dit Pyle.

 

GRAHAM  GREENE    [  Un Américain bien tranquille  ]

14:45 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)