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21/05/2013

La nuit à Varennes

"Ennuyé mais n'ayant pas le choix, le roi accepte l'invitation. Les dragons, pense-t-il ne tarderont pas à venir. Dans une heure ou deux, il faut que Choiseul ou Bouillé soit là. Louis XVI  pénètre donc tranquillement dans la maison, coiffé de sa fausse perruque, et son premier acte royal consiste à demander une bouteille de vin et un morceau de fromage. Est-ce le roi? Est-ce la reine? murmurent inquiets et irrités les paysans et les vieilles femmes accourus? Car une petite ville française, à cette époque, est si loun de la cour, de la grande cour invisible que jamais aucun de ces hommes n'a vu le roi autrement que sur les monnaies et qu'il faut dépécher un messager auprès d'un noble de l'endroit pour que celui-ci vienne enfin constater si ce voyageur inconnu n'est vraiment que le laquais de la baronne de Korff ou s'il est réellement Louis XVI , le roi très chrétien de France et de Navarre.

Ce 21 juin 1791, Marie-Antoinette alors dans sa trente-sixième année et reine de France depuis dix-sept ans, pénètre pour la première fois dans la  maison d'un petit bourgeois français. C'est l'unique intermède de sa vie entre les palais et les prisons. Il faut passer tout d'abord par la boutique de l'épicier qui sent l'huile rance, le saucisson séché et les fortes épices;le roi ou plutôt l'inconnu à fausse perruque et la gouvernante de la soi-disant baronne de Korff montent l'un derrière l'autre au premier étage par un escalier étroit qui craque sous leur pas; deux pièces, une salle à manger, une chambre à coucher, basses, pauvres et sales.Deux paysans armés de fourches se placent immédiatement devant la porte, garde d'un nouiveau genre et bien différente de l'éclatante garde du corps de Versailles.

Tous les huit, le roi, la reine, Madame Elisabeth, les deux enfants, la gouvernante, les deux femmes de chambre sont là, assis ou debout dans cet espace réduit. On couche les enfants qui tombent de sommeil et ils s' endorment aussitôt sous la surveillance de Mme de Tourzel. La reine s'est assise sur une chaise et a baissé sa voilette; personne ne pourra se vanter d'avoir vu sa colère et son amertume; seul le roi, tout de suite à l'aise se met tranquillement à table et  se taille de bons morceaux de fromage.

Personne ne parle. Soudain, on entend des sabots de chevaux dans la rue; en même temps, jaillit un cri sauvage poussé par des milliers de poitrine:" les hussards, les hussards"!Choisel, lui aussi trompé par de fausses nouvelles est arrivé. Il monte l'escalier en hâte et fait une proposition. Il est prêt à mettre sept chevaux à la disposition des souverains. Le roi, la reine et leur suite les enfourcheront rapidement,  et quitteront la ville au milieu de ses troupes avant que la garde nationale ne se soit rassemblée; puis l'officier s'incline et dit :"Sire, j'attends les ordres".

Mais donner des ordres, prendre des décisions rapides n'a jamais été l'affaire de Louis XVI. Il discute et veut savoir si Choiseul  peut lui assurer qu'en procédant ainsi aucune balle n'atteindra sa femme et ses enfants; il demande s'il ne vaudrait pas mieux réunir d'abord les dragons disséminés dans les auberges; Des minutes précieuses s'écoulent,  assise sur des sièges de paille de la petite pièce obscure, la famille royale attend, l'ancien régime attend, tergiverse et discute. Mais la révolution, qui est jeune, n'attend pas."

STEFAN  ZWEIG       [  Marie-Antoinette  ]

14:34 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

25/04/2013

J'ai bien vu que tout était étranger pour toi

Voyant que je ne dis rien, elle se rapproche. Lentement, d'un geste triste et incertain, elle met ses mains sur mes épaules. Puis sur un ton chagrin, elle me fait part en termes décousus d'une sorte de constat:

Je t'ai observé pendant le repas; tu étais en bout de table et tu regardais ton assiette d'un air abattu. Tu n'as même pas mangé de gigot. Et tu ne comprends rien à ce qu'on raconte. Tu étais assis là, tellement poli, tellement patient, comme un enfant bien élevé que les adultes ont autorisé à s'asseoir à leur table mais qui ne comprend rien et n'attend que le moment de partir. J'ai bien vu que tout était étranger pour toi, le motif des assiettes, le goût de la nourriture et des boissons, ce dont on parlait, peut-être aussi comment on meurt ici.

Ce n'est pas seulement ton visage qui était triste mais tes oreilles aussi en particulier. Tu ne m'as pas remarquée mais moi, je t'ai regardé et j'ai pensé , le pauvre il est là comme un nègre parmi les blancs. J'ai réalisé quel grand malheur ce doit être que de vivre à l'étranger, Emile disait toujours que le monde était un grand village. Mais dès qu'il le pouvait, il m'emmenait à Neuilly pour me montrer des arbres comme si là-bas les plantes étaient différentes de celles de la rue Lepic à Montmartre..

Je me suis dit que je ne savais rien de toi. c'est tout de même grave de ne rien savoir de la personne avec laquelle on vit. Ce qui est difficile aussi à concevoir, c'est que non seulement tu parles dans une autre langue,  mais que certainement, tu penses dans cette langue. Quand tu dis "maison", tu vois dans ta tête une autre maison que la mienne;  c'est très triste . Mais peut-être en est-il toujours ainsi quand on vit à l'étranger"

 

SANDOR    MARAI       [    Les étrangers    ]

17:25 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

02/04/2013

Trois heures pour remplacer une durite?

"S'il en est un qui sait s'adonner aux plaisirs discrets et hasardeux de la contemplation, c'est bien le flâneur....

En réalité, l'artiste en flânerie observe certaines règles telles que solitude, fluidité, discrétion, silence intérieur et surtout disponibilité attentive....

Quiconque traversant le centre de la France en automobile et se voyant dans l'obligation de s'écarter un tant soit peu de l'autoroute ou de la nationale qu'il suivait aveuglément à grande vitesse(pour partir à la recherche d'un garage " toutes mécaniques" par exemple) puis d'emprunter une départementale, suivie d'une vicinale, voire sait-on jamais ?d'un chemin de terre cahoteux, en fera l'expérience: dès qu'il aura franchi le petit pont sur le ruisseau, les fantômes de la France profonde viendront à lui....Il aura l'impression d'avoir sans y prendre garde, franchi la frontière d'un monde parallèle. Cette sensation se renforcera d'ailleurs, lorsque, arrêtant son moteur sur l'aire du garage encombré de carcasses des années cinquante, le vieux mécanicien à casquette, dont la vitesse de déplacement parait réglée sur la pesanteur des coups qui s'égrènent à l'horloge du clocher, viendra s'enquérir du problème et dira , après avoir soulevé le capot:

-Ah, c'est pas ben grave c't'affaire! j'en ai pour trois p'tites heures.

-Trois heures pour remplacer une durite?

-Ah, faut ce qu'i faut, mon bon monsieur, ici, on n'est point à la ville.

Or, s'il décide de tuer ces "trois p'tites heures" en dérivant dans la torpeur des ruelles désertes, il apercevra encore derrière de profondes fenêtres,des ombres féminines se mouvoir et plus loin, dans l'arrière-salle d'un café mélancolique, tandis qu'il sirote sa bière sous le regard du patron méditatif, des sortes d'automates endimanchés qui, sous la béance d'un grand miroir triste, répètent indéfiniment les mêmes plaisanteries éculées tout en abattant mécaniquement leurs cartes. S'il a, comme c'est probable du temps de reste, il affrontera à coup sûr le silence pesant de la boulangerie déserte où une matrone soupçonneuse lui vendra un pain au chocolat substantiel, pour, au bout du compte devant la grille d'un château, connaitre enfin cette sensation, (c'est du moins ce qu'il pensera en se souriant à soi-même) d'être le prince des touristes charmants venu réveiller la belle France au bois dormant....

Bien entendu, il serait étonnant que le garagiste , en train de bavarder avec un comparse en ait déjà terminé et il n'aura plus qu'à écouter patiemment le compte-rendu des "trépidantes " nouvelles régionales pour, une fois le capot enfin refermé, s'acquitter, dans le minuscule bureau envahi d'un humus de paperasses administratives entassées, de la modique somme réclamée; il reprendra alors sa voiture,  et faisant ronfler le moteur tentera de s'extirper de l'épaisse couche de langueur temporelle dans laquelle il lui semblera s'être englué depuis des siècles. Pour finir, vraisemblablement poigné par une insidieuse nostalgie, il parviendra devant le "stop" de la départementale où tout de suite, le souffle d'un poids lourd passant en trombe, l'avertira qu'il est sur le point de franchir la ligne de démarcation de cette France secrète dont, hors des grands axes, la circonférence est partout et le centre si toutefois on le veut bien encore, tapi au coeur d'un merveilleux nulle part!"

 

DENIS   GROZDANOVITCH     [   La puissance discrète du hasard   ]

 

15:00 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)