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21/03/2013

Le bon Dieu, il va péter l'apocalypse

"Allant de surprise en surprise, Pierre-Marie Danglemont apprit que Syparis, quand il jugeait que le nombre de ses hauts faits approchait l'intolérable, se rendait de son plein gré à la geôle où il demandait derechef à être incarcéré. "Sinon, je vais commettre un crime, messieurs et dames, un crime si tellement terrible que le bon Dieu, il va péter l'apocalypse sur vos têtes tout-de-suitement. Oui, je vais irruptionner dans la cathédrale en pleine messe et je vais couper la gorge de monsieur l'abbé et de tous les acolytes blancs et puis je vais pisser sur l'autel et puis, je vais chier dans le ciboire et puis.."

Effrayée, la direction de la prison centrale obtempérait. On faisait mine de le délester de sa jambette, une arme dont le tranchant rivalisait avec le rasoir des meilleurs barbiers, on l'interrogeait à la va-vite, un greffier terrorisé notant la litanie de ses infractions à la loi, puis respectueusemnt, les deux gardiens le conduisaient à la cellule qu'il s'était lui-même choisie  parmi les cinq que comptait l'établissement. Marchant les mains libres devant ses deux geoliers, il goguenardait en cognant contre les grilles:

Tala, man pa lé'y, ni twop Kouli-manger-chien adan'y.. Tala ka fé two nwéba mwen fout!....Kantapou tala, ha, ha, ha! Anni zagriyenki pé viv adan'y

(celle-ci, j'en veux pas, y-a trop de Coulis bouffeurs de chiens la-dedans; celle-là, il y fait trop sombre Quant à celle-là, seules des araignées pourraient y vivre.)

 

RAPHAEL   CONFIANT       [  Nuée ardente  ]

18:23 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

05/03/2013

Son amour pour sa mère, une nourriture âcre

"Elle se contentait d'annoncer la veille qu'elle irait à Bordeaux le lendemain et Richard Rivière ne l'interrogeait pas sur ce qu'elle allait y faire, se contentant de sourire de cette façon qui était la sienne et qu'elle aimait par-dessus tout, à la fois tendre et distraite, comme si rien ne l'intéressait véritablement, que ce qu'il avait en tête à cet instant et qui, supposait-elle tournait autour de son travail.

Qu'elle aimât ce sourire gentiment inattentif parce qu'il lui prouvait qu'elle n'habitait pas le coeur de ses pensées mais un lieu en léger retrait, tiède, voilé peut-être d'une ombre douce, cela n'échappait pas à la lucidité de Clarisse Rivière.

Mais c'était précisément là qu'elle voulait être, pour la défense de son secret, pour la sauvegarde de son devoir envers la servante qu'elle entourait d'attentions de plus en plus généreuses.

Son amour pour sa mère lui était une nourriture âcre, impossible à avaler. Cette nourriture se dissolvait dans sa bouche en particules d'amertume puis se reconstituait,  et cela durait et c'était sans fin, la boule de pain mauvais qui passait d'une joue à l'autre, puis les bribes molles, fétides qui faisaient de sa bouche un puits de honte.. Elle constatait certaines altérations dans le comportement et le caractère de cette femme qui n'avait jamais laissé au temps de leur vie dans la petite maison, ni le chagrin ,ni l'insatisfaction troubler l'égalité de son humeur, réduire l'étendue de son indifférence,  et elle se trouva tellement blessée de voir la servante devenir soucieuse et caustique, parfois même agressive, qu'il lui prit l'envie de se jeter dans le fleuve, non pour y mourir mais pour y flotter longtemps, entrainée vers la mer, vers l'oubli de son existence et de celle de la servante, vers l'absolution de ses torts à l'égard de celle-ci; seul ce qu'elle lui devait précisément la retint de l'abandonner de cette façon. Mais rien ne la bouleversait plus que d'entendre le sarcasme  et les inutiles attaques couler des lèvres de sa mère, ce vomissement de sales bestioles."

 

MARIE   NDIAYE        [  Ladivine  ]

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16/02/2013

C'est la vase, je me souviens de la leçon de marche

"Un quart de lune éclairait tout. C'était une scène farouche. Des hommes enlevés par une lame semblaient bondir de la mer. Trois autres , hurlant, se cramponnaient à la pirogue retournée. Ils cherchaient à la tenir à pleins bras mais ils ne pouvaient pas. Les épaves: des petites boites nous servant de malles et où était toute notre fortune, dansaient une gigue diabolique sur la crête des vagues. Et le grondement dramatique de l'océan! je me rappelle  que ma malle passa à ma portée; je la saisis comme un avare. C'est curieux, l'instinct de propriété, hein? Je la mets sous un bras, je nage d'un seul. Je vois Jean-Marie qui soutient Venet, et Menoeil, avec son oeil et ses cinquante-six ans, qui entraine le gosse Deverrer. Ils les sauvent! Je perds de vue les compagnons; je continue ma nage dans le chemin de lune; ma petite malle râclait le fond. Elle était pleine d'eau; je l'abandonnai.

Je lève les bras, je hurle pour rallier les naufragés:"Oôôô! Oôôô!" j'entends de divers points de l'océan , d'autres :"Oôôô!"

Tout à coup, mon pied touche le plancher. C'est la vase; je me souviens de la leçon de marche. Accroupi, je trotte sur les coudes et sur les genoux pour éviter d'enfoncer, car, si loin de la côte, la vase est molle; une ombre passe près de moi et me dépasse: Acoupa." Où sont les autres ? demandai-je"

Derrière, personne ne manque.Bientôt, je les perds de vue; ces cochons de palétuviers sont de plus en plus loin; c'est à s'imaginer que l'administration pénitentiaire les tire à elle pour nous faire souffrir un coup de plus.

Une vieille lymphangite coupe mes forces; Jean-Marie me rejoint, m'encourage:" Va, patron, fais dix mètres et repose toi ;respire fort; fais encore dix mètres, les voilà; les palétuviers... on y arrive une heure et demie après. Il fait froid, froid.la pluie cesse, les moustiques arrivent. Le désastre est complet, nous avons tout perdu, il nous faudra retourner vers Cayenne, comment fera-t-on, On est de beaux évadés.Les autres ne sont pas loin, ils sont propres, ils me font peur; si j'avais eu le coeur à rire, je leur aurais demandé d'où ils sortaient, je pense qu'un homme ordinaire eût été renversé s'il avait pu voir ces individus dégoûtants, presque nus, la bouche ouverte par la soif, se serrant la main au petit matin au milieu d'une mer de vase.

Où est Venet, demandai-je en regardant tout autour?

Il était avec nous! répond Deverrer.

Venet! Venet! Crions- nous tous à la fois, comme si nous devinions."

 

ALBERT  LONDRES     [  L'homme qui s'évada: de la bande à Bonnot au bagne de Cayenne  ]

13:52 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)