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16/01/2016

Le voyage au paradis terrestre

" J'aime les livres. J'aime leur monde. J'aime être dans leur lecture. J'aime vieillir dans leur silence, dans la longue phrase qui passe sous les yeux. L'absence de son ou du moins l'éloignement maximum de la vocalisation que les livres permettent ramène une très profonde musique. La vraie musique peut-être. Amo litteras. J'aime les lettres.

L'eau de Nerval dans les forêts pleines d'étangs et de sources qui entourent Chantilly et sa vaste lumière. La baie de Chateaubriand et son bruit incessant, éclaboussant, de ressac dans la roches de granit noir. les voyages de Montaigne à cheval sur les chemins de l'Italie, secs, sinueux poussiéreux, soudain désarçonné. L'écho des mousquets de la Fronde, qui se répercute sur les murs des rues ressérrées de Paris, les barricades qu'on dresse avec des barriques, des tonneaux qu'on remplit de pierres avec des cris rauques et abrupts dans La Rochefoucauld. Les haies, les fossés et les oiseaux de La Fontaine dans les bois et les collines qui entourent Soisson.. Les Alpes sublimes de Rousseau.

Lire découvre le monde, explore,  fait surgir l'expérience dans la paleur de l'air comme si on naissait.

Le livre codex ouvre deux pages. C'est un angle dans l'espace où le visage se plonge. Dans la chambre, c'est un coin ou un recoin ou une encoignure où le corps de celui qui lit s'isole, se replie, se ramasse sur lui-même, s'abandonne, s'absorbe. L'angle des murailles où se rencoigne le lecteur et l'angle que configurent les pages qu'il entrouvre sous ses yeux composent un monde, une fissure où gagner silencieusement" l'autre monde" du monde où on vit.

L'âme s'enfonce dans cette fissure."

 

PASCAL   QUIGNARD       [ Préface pour ROBERT BARED  "Le livre dans la peinture" ] 

11:13 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

18/12/2015

Les personnes âgées pensent de manière historique

"Les personnes pour lesquelles j'écris ce récit ne sont pas nombreuses à être aussi âgées que moi. La plupart ignorent ce que peut représenter pour les vieilles gens un objet attestant de la réalité de leur jeunesse, surtout lorsque leur existence s'est déroulée loin des lieux et des images de celle-ci. Ils ne savent pas ce que signifie un vieux meuble, une photographie pâlie, une lettre dont l' écriture et le papier ouvrent et illuminent des trésors de vie cachée, une correspondance dans laquelle on redécouvre des sobriquets, des expressions familières que personne ne comprendrait plus aujourd'hui.

Cependant, les retrouvailles avec un homme vivant qui partagea nore enfance et notre jeunesse, qui connut nos professeurs entérrés depuis longtemps et conserve sur eux des souvenirs que nous avons oubliés, revêtent une importance bien plus grande que ce genre de documents issus d'époques anciennes; chacun perçoit le passé derrière le présent.

Je remarque qu'atteignant l'âge de la vieillesse, les hommes développent un goût pour l'histoire qu'ils n'éprouvaient pas dans leur jeunesse.Cela repose en fait sur la connaissance de multiples strates qui s'accumulent au fil de nombreuses décennies d'expériences  et de souffrances sur le visage et dans l'esprit d'un homme. Au fond, toutes les personnes âgées pensent de manière historique, même si elles sont loin d'en avoir conscience. Elles ne se satisfont pas de l'aspect extérieur des choses qui convient si bien aux jeunes gens. Elles ne désirent pas non plus s'en passer ou l'effacer mais percevoir la successsion des strates qui donnent au présent tout son poids."

 

HERMANN  HESSE    "Eloge de la vieillesse"

13:53 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

22/09/2015

Sept-Epées en était là de son rêve

"Oui, ici, on doit devenir sinon meilleur du moins plus digne et plus austère. Les vaines sensibilités, les poignantes aspirations doivent s'émousser et faire place à une espèce de fatalisme robuste. La vie de fer et de feu de l'industriel est un délire, une gageure contre le ciel, un continuel emportement contre la nature et contre soi-même. Celle du paysan est une soumission prolongée, demi-prière et demi-sommeil. Le mépris des tourments  et des joies qui nous consument est écrit sur sa figure, qui ne sait ni rire ni pleurer. Il contemple et il médite. Il attend toujours quelque chose qui, un peu plus tôt, un peu plus tard, doit venir à coup sûr, pluie ou soleil, ombre ou lumière; tandis que l'artisan , enfoui dans les mines ou courbé dans l'atelier sombre, a toujours l'esprit et les yeux tourné vers un seul point., l'agriculteur regarde en haut ce qui, des rayons ou des nuages doit venir donner la dernière et souveraine façon à son oeuvre. Tous deux ont arrosé leur tâche des sueurs de leur front; mais l'artisan n'a façonné qu'un instrument destiné à s'user et à disparaitre, une chose fragile qu'il ne reverra jamais, dont il ne connaitra ni le destin ni la durée; le paysan a fécondé quelque chose d'éternel qui sommeillait et qui recommence à vivre en sortant de ses mains , quelque chose d'actif et d'inépuisable qui doit fleurir et fructifier sous ses yeux.

Ainsi rêvait le jeune homme, se traduisant à lui-même ses propres pensées sous une forme qui n'avait pas besoin de mots pour en peindre les vives images. Sept-Epées en était là de son rêve lorsqu'un porteur de lettres qui parcourait la plaine allant d'une ferme à l'autre,  lui remit une lettre de la Ville Noire...."

 

GEORGE  SAND     [ La Ville noire  ]

16:06 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)