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26/12/2012

Mademoiselle Nihil

" Dans le bus, elle se surprenait parfois à flotter au fil de vagues rêveries qui rassemblaient  en de champêtres épousailles la parentèle compassée, dûment briquée, nattée, chapeautée et gantée des demoiselles de Vigan et tout ce qu'elle connaissait depuis l'enfance de notables bien vêtus empressés à veiller, entre cabinets médicaux et offices notariaux, aux affaires de son canton natal. Au pensionnat, elle avait cotoyé les filles et les fils de ces familles établies, externes ou demi-pensionnaires à la vêture soignée, dégagés d'allure, de maintien et de langage, comme ne l'étaient pas la plupart des enfants de paysans pensionnaires que des autobus vaillants extrayaient chaque lundi matin des hameaux et bourgs plus ou moins infimes où ils avaient suivi leurs humanités primaires. Elle se souvenait de ces cours du lundi, empesés de sommeil, après un lever très matinal et deux heures d'hébétude cahotante sur des routes départementales qui sinuaient dans des paysages que l'on ne voyait plus à force de les connaitre.

De la seconde à la terminale, elle avait ferraillé d'abondance et sans merci avec un impétueux fils de dentiste qui ne voulait pas concevoir qu'une paysanne massive, nantie de vastes lunerttes et d'un nez important, s'obstinât à lui disputer la suprématie en mathématiques et en français, voire en versions anglaise et latine ou, à l'occasion, en histoire-géographie. La fâcheuse eût-elle été jolie, ou seulement accessible à une quelconque forme de séduction ludique, , que l'on eût pu s'arranger entre gens de bonne compagnie, mais le déplorable esprit de sérieux qu'elle manifestait en toutes choses  ne laissait aucune prise.

On se heurtait à du rogue, de l'obtus, du brut, assommante posture dont s'irritait même à l'occasion l'abbé Leclerc, impavide quadragénaire au bleu regard qui dispensait ses lumières à des classes béates et ne manquait pas une occasion de signifier à Claire, finement surnomméee mademoiselle Nihil, son manque d'élégance et de légèreté."

 

MARIE-HELENE   LAFON    [  Les pays  ]

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15/12/2012

en forme de hache polie néolithique

"Le silence semblait donc vouloir se rétablir quand un éclat d'obus retardataire a surgi, venu d'on ne sait où et on se demande comment, bref comme un post-scriptum. C'était un éclat de fonte en forme de hache polie néolithique, brûlant, fumant, de la taille d'une main, non moins affuté qu'un gros éclat de verre. Comme s'il s'agissait de régler une affaire personnelle sans un regard pour les autres, il a directement fendu l'air vers Anthime en train de se redresser, et, sans discuter, lui a sectionné le bras droit tout net, juste au-dessous de l'épaule.

Cinq heures après, à l'infirmerie de campagne, tout le monde a félicité Anthime. Tous ont montré comme on lui enviait cette bonne blessure, l'une des meilleures qu'on pût imaginer, grave, certes invalidante mais au fond pas plus que tant d'autres, désirée par chacun car étant de celles qui vous assurent d'être à jamais éloignés du front. L'enthousiasme était tel chez les copains accoudés sur leurs brancards, agitant leur képi, du moins ceux qui , pas trop amochés en étaient capables qu'Anthime n'a presque pas oser se plaindre ni crier de douleur, ni regretter son bras,  dont il n'avait d'ailleurs pas bien conscience de la disparition. Pas bien conscience en vérité non plus de cette douleur ni de l'état du monde en général, pas plus qu'il n'a envisagé, voyant les autres sans les voir, de ne jamais pouvoir s'accouder lui-même que d'un côté dorénavant. Une fois sorti de son coma, puis de ce qui tenait lieu de bloc opératoire, les yeux ouverts mais fixés sur nulle part, il lui a juste semblé sans trop savoir pourquoi, vu ces rires, qu'il devait y avoir lieu de se réjouir. Lieu au point d'avoir presque honte de son état, sans bien savoir pourquoi non plus; comme s'il réagissait mécaniquement aux ovations de l'infirmerie, pour s'y accorder, il a produit un rire en forme de long spasme qui a sonné comme un hennissement, faisant taire aussitôt tout le monde, avant qu'une solide injection de morphine le ramenât à l'absence des choses"

 

JEAN   ECHENOZ     [  14  ]

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29/11/2012

Il fait chaud à l'intérieur d'une poule

"Il fait chaud, comme chacun sait, à l'intérieur d'une poule. Quarante-deux degrés. Bien plus chaud qu'à l'intérieur d'un mouton. Qui garde sa petite laine.

Pasteur fut le premier, enfilant un peu partout des thermomètres dans des cloaques et des anus, à constater que les températures élevées de certains oiseaux interdisent aux virus de s'y développer. On inocule le charbon du mouton à une poule: elle s'en fout et rigole; çà la chatouille. On la plonge dans une baignoire d'eau froide: elle fait moins la maligne; elle meurt du charbon. Si la poule mouillée est sortie à temps, elle est atteinte de la maladie mais se guérit toute seule, bat des ailes pour se réchauffer en insultant le laborantin. Yersin s'attaque au pigeon.

Le pigeon est un peu le rat du ciel, un rat auquel on aurait vissé des ailes avant de le repeindre en gris. Volatile néanmoins au sol la plupart du temps et boiteux souvent, claudiquant sur ses moignons, manière de lépreux sans béquille. Entre les deux créatures, cependant, une notable différence: l'oiseau à l'encontre du rongeur , est naturellement immunisé contre la peste. Yersin fait défiler toute la ménagerie rue Dutot, du plus petit au plus grand. De Molière, il passe à La Fontaine, aux animaux malades de la peste, puis au conte des frêres Grimm, aux animaux musiciens empilés à Brême, de l'âne au coq. Il tente d'atténuer la virulence du bacille afin d'obtenir d'un côté un vaccin et de l'autre un sérum antipesteux. En deux mois et tout çà comme si de rien n'était, et qu'il suffisait de le filmer en accéléré devant sa paillasse, il manipule, prélève,chauffe, va pisser, se lave les mains, injecte, gribouille dans ses carnets. Yersin en blouse blanche qui s'active et les animaux dans le labo de plus en plus gros, mais qui n'en mènent pas large, et dans lesquels se plantent des seringues de plus en plus énormes. Le fouet du dompteur claque au milieu de la piste et chaque bestiole grimpe sur son tabouret pour la piqure, tend la fesse.

A chaque étape, le roulement de caisse claire et le coup de cymbale charleston de l'orchestre: Yersin immunise la souris! Yersin immunise le cobaye! Yersin immunise le lapin! Yersin immunise le cheval! Yersin n'a pas d'éléphant sous la main. Il sort un stylo, dévisse le capuchon, rédige avec calmette un topo pour les annales de l'Institut Pasteur; la peste bubonique, deuxième note. " Si les résultats  sur les animaux continuent à être satisfaits, il y aura lieu d'appliquer la même méthode à la prévention et au traitement de la peste chez l'homme". Il revisse le capuchon, enlève la blouse blanche, tend la feuille à Roux, voilà, il lui annonce son départ, je vous laisse la vaisselle..."

 

PATRICK    DEVILLE   [  Peste et choléra  ]

 

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