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06/10/2012

terrassé en terrasse. Maigre jeu de mots....

"Les mots sont revenus avant même la conscience. Vous repensez souvent à ce moment. Vous erriez dans l'entre-deux-mondes. Vous entendiez des conversations autour de vous sans les comprendre. Vous sentiez des gestes sur votre corps. Vous étiez dans l'incapacité de voir. Vous ne pensiez même pas que vous aviez eu un jour l'usage de la parole. Et les mots sont revenus dans votre cerveau, d'un coup. des torrents de verbes, de noms, d'adjectifs mélés, que vous ne pouviez endiguer. Ils traversaient votre esprit d'une façon desordonnée, en vrac, par paquets. Vous saisissiez le sens d'un ou deux au hasard et déjà, ils étaient remplacés par dix, cent ou mille. Dans ce rêve étrange, la figure de votre père vous est revenue, sa manière de parler, comme si toute la perfection de la langue française deavait passer par lui, petit instituteur échoué en Algérie. Ses phrases sentencieuses se déversaient pareillement sans que rien ne les retienne. . Sa voix disparaissait, il vous semblait qu'un mot de vous, un seul eût pu les retenir, mais vous étiez dans l'incapacité de prononcer ne serait-ce qu'une syllabe. Votre père , qui est mort soudainement, six mois après votre retour en France, agonisait une nouvelle fois, étouffait sous sa langue ravalée.

Vous revient l'expression d'un vieil homme, ami de votre père, qui était témoin lorsqu'il s'était écroulé brutalement dans un café où il avait pris ses habitudes: terrassé en terrasse. Maigre jeu de mots, la mort ne respecte rien et surtout pas le langage.

Maintenant, vous vivez puisque vous avez retrouvé le langage. Vous parlez, vous bougez, vous avez des visites.Si tout va bien, d'ici une semaine, vous quitterez le service de soins intensifs.  Vous regardez l'album  de photographies du Harar et d'Aden. Vous pensez à Rimbaud, aussi, à votre destin similaire de voyageurs de commerce, vous, dans un hopital à cent kilomètres de sa ville natale, lui, pareillement perdu à Marseille, il y a cent vingt ans, dans ses derniers instants, ses derniers mots prononcés:" le premier chien dans la rue vous dira cela". A vous deux, l'attrait des voyages, du commerce qui repousse les horizons. A vous deux, ce qui a causé votre perte, un monde observé par effraction, diffraction, quelque chose d'inclassable, qui n'entre dans nulle considération, juste aligner des paysages et des phrases, des panoramas et des propos, des décore et des discours à la manière des toiles peintes au début de la photographie, où l'on venait poser devant une montagne romantique, un chemin idyllique, une balustrade de carton, ou s'encadrer comme passager d'un aéroplane, s'improvoser clown ou danseuse en dictons convenus, en aphorismes muets , en harangues évidentes. Nos métiers interchangeables, quelle différence entre un poète, un commerçant? Rimbaud et vous? "

THIERRY  BEINSTINGEL      [  Ils désertent  ]

14:20 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

21/09/2012

s'émerveiller sur ses propres ruines

"Dès que la fraicheur crépusculaire Andine descend sur Cuzco, les domestiques se précipitent pour tirer les stores vénitiens de la salle de réception du grand hotel au centre de la ville. C'est tout à fait nécessaire  car les Indiens se massent sous la marquise de pierre et fixent avec insistance la clientèle. Cela met mal à l'aise les touristes, alors, on descend les stores.

Les Indiens persistent néanmoins à se coller le visage contre les barreaux de protection des fenêtres. Ils tapent sur les vitres et e sifflent entre leurs dents ou encore montrent à bout de bras des babioles hétéroclites à vendre et vont même jusqu'à gémir plaintivement, réclamant des "monies", traduction andine pour l'américain dollar...

Il n'en fut pas toujours ainsi.  Jusqu'en l'an 1532, cette cité à l'air vivifiant et aux nuits fraiches particuliers à la chaine des Andes était encore la richissime capitale de l'empire inca.Cette civilisation fut considérée comme l'unique civilisation indienne réussissant à rendre la montagne andine habitable par l'homme;la plupart des buildings de Cuzco ont été construits sur ces anciennes fondations incas, d'énormes blocs de pierres taillées qui ont résisté à quatre siècles de guerres, d'érosion,de pillage, de bouleversements géologiques, et de négligence générale.

De nos jours, l'Indien est le specimen le plus triste et le plus désespéré qui voyage sur les routes de la misère, sale, maigre,  maladif, mâchant sans cesse ces feuilles de coca qui  adoucissent la triste réalité de sa vie; sa propre culture a été réduite à quelques tas de pierre. Les archéologues ont beau prétendre que cet empilage présente un vif intêret, l'Indien n'a pas le coeur à s'émerveiller sur ses propres ruines; il y a quelque chose de pathétique dans ce gamin indien qui vous guide à, travers champs pour visiter, selon son terme des "ruinas", réclamant un salaire et vous laissant tranquille jusqu'à ce que vous vouliez  le prendre en photos, ce qui vous coûtera environ 50 centimes. Il n'y a probablement qu'un Indien sur mille qui comprenne pourquoi les gens affluent à Cuzco; les 999 autres ont d'autres préoccupations, comme trouver de quoi manger...

Monsieur Sanjines hoche tristement la tête lorsqu'il évoque ses douze ans de dévotion dans ce service agricole à essayer de convaincre les Indiens de renoncer à leurs méthodes de cultures ancestrales; un des plus grands obstacles, est une économie basée sur l'échange où l'argent est exclu. Ainsi un Indien , après avoir parcouru des kilomètres pour vendre ses produits au marché du village.. rentrait chez lui en se plaignant d'avoir été floué car tout ce que cela lui rapporta , c'était de "l'argent".

HUNTER S. THOMPSON       [ La grande chasse au requin ]

L'ancien testament Gonzo

 

18:41 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

08/09/2012

si la justice était juste

L'on dit que le royaume est mal gouverné, que la justice en est absente et l'on ne se rend pas compte qu'elle est comme elle doit être, avec son bandeau sur les yeux, sa balance et son glaive, que voudrions-nous de plus, être les tisserands du bandeau, les étalonneurs des poids et les fourbisseurs de la lame, ravaudant sans relâche les trous, rectifiant les tricheries sur le poids, demandant au bénéficiaire de la justice s'il est satisfait de la justice qu'on lui fait, s'il a gagné ou perdu son procès.ne sont pas en cause ici les jugements du Saint Office qui, lui , a les yeux bien ouverts et qui tient à la place d'une balance un rameau d'olivier et une épée fort bien affilée alors que l'autre est émoussée et ébréchée. D'aucuns penseront que la petite branche est une offre de paix au lieu qu'il est tout à fait manifeste qu'elle est la première brindille du fagot futur, ou je te dépèce ou je te brûle et s'il faut absolument manquer à la loi, mieux vaut poignarder sa femme parce qu'on la souçonne d'infidélité que de ne pas honorer ses fidèles défunts, simplement, il sera nécessaire de dénicher quelques protecteurs qui vous innocenteront de l'homicide sans parler du millier de cruzados qu'il conviendra de placer dans la balance car c'est à cette seule fin que la justice la tient à la main.

L'on châtie nègres et roturiers afin que la valeur de l'exemple ne se perde pas mais l'on honore des gens de bien et à biens, l'on n'exige pas d'eux qu'ils payent leurs dettes, qu'ils renoncent à la vengeance, qu'ils cessent de haïr et une fois que des procès sont engagés car il est impossible de les éviter complètement, à nous la chicane, le dol, les procédures d'appel, la coutume, les circonlocutions pour que vainque le plus tard possible celui qui devrait perdre sur-le-champ et pendant tout ce temps, l'on extraira des mamelles tout ce bon lait qu'est l'argent, caillebotte sans prix, fromage suprême, morceau friand pour officier de justice et avoué, avocat et enquêteur, témoin et juge  . Voilà pour la justice visible, quant à l'invisible, le moins qu'on puisse dire c'est qu'elle est aveugle et désastreuse...."

 

JOSE   SARAMAGO    [  Le Dieu manchot  ]

17:55 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)