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25/06/2012

Marie

"Vous y dansiez petite-fille

Y danserez-vous mère-grand

C'est la maclotte qui sautille

Toutes les cloches sonneront

Quand donc reviendrez-vous Marie

 

Les masques sont silencieux

Et la musique est si lointaine

Qu'elle semble venir des cieux

Oui je veux vous aimer mais vous aimer à peine

Et mon mal est délicieux

 

Les brebis s'en vont dans la neige

Flocons de laine et ceux d'argent

Des soldats passent et que n'ai-je

Un coeur à moi ce coeur changeant

Changeant et puis encore que sais-je

 

Sais-je où s'en iront tes cheveux

Crépus comme mer qui moutonne

Sais-je où s'en iront tes cheveux

Et tes mains feuilles de l'automne

Que jonchent aussi nos aveux

 

Je passais au bord de la Seine

Un livre ancien sous le bras

Le fleuve est pareil à ma peine

Il s'écoule et ne tarit pas

Quand donc finira la semaine "

 

GUILLAUME  APOLLINAIRE        [  Alcools  ]

15:24 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

08/06/2012

une messe magnifique mais une messe belge

"Sa femme a toujours été aussi insignifiante que son visage, aussi neutre que le blond éteint de ses cheveux. Jamais je ne lui ai entendu dire une parole juste, exprimer une idée, un sentiment quelconque. Banale jusqu'à en être exceptionnelle...Il voulut absolument m'amener devant le cercueil et me fit en hoquetant le récit de la mort de sa femme.

J'ai trouvé le pauvre Hoockenbeck en larmes, désespéré; il faisait peine à voir, reniflait, pleurait, m'embrassait, multipliait tellement les démonstrations de sa douleur que je le regardais parfois à la dérobée avec la crainte d'une farce.

"Ma pauvre Louise, quelle perte pour moi; elle aimait tant..an s'amuser; elle était si brave, Non, non, jamais ...je ne..."

Le lendemain, il y eut une messe magnifique mais une messe belge...un latin, d'un sonore! et un français, d'un belge!...Après la cérémonie, je ne pus refuser l'invitation de Hoockenbeck qui insista en pleurant pour me garder à diner; ma surprise fut grande de trouver dans le salon où l'on avait débarassé à la hâte la chapelle ardente, une société nombreuse. Une odeur de fleurs fanées, d'encens,une autre équivoque persistaient qui étaient affreusement pénibles; on me présenta à des tantes, des nièces, ds amis et à nombre de Bruxelleois. Les hommes en habit, cravatés de blanc, les femmes en robe de soie. D'une corpulente et fardée, le corsage était ouvert; tout le monde avait une expression singulière, gênée, une expression d'attente; Dans ces occasions-là, on ne sait jamais quelle contenance garder. après tout un diner, même un diner d'enterrement, ce n'est pas un enterrement...

Repas copieux, succulent, arrosé de ces bourgognes et de ces bordeaux comme il n'en fermente que chez nous mais comme on n'en élève qu'en Belgique; un oncle colossal évoqua d'une voix funèbre l'enfance de la défunte; insensiblement, on en vint aux historiettes attendries puis aux anecdotes gaies qui firent rire un peu, puis aux grasses plaisanteries qui firent pouffer de rire...

A une plaisanterie plus salée, Hoockenbeck voulant s'empêcher de rire, avala de travers une grosse bouchée de homard et de peur qu'il n'étouffât chacun se mit à lui bourrer le dos d coups de poing; à partir de ce moment, l'enterrement dégénéra en kermesse; les trognes des hommes s'enluminaient de rouges violents; les yeux des femmes s'emplissaient de lueurs troubles; et les coq-à-l'âne, les jeux de mots, les histoires épicées de partir, se croiser, rebondir d'un bout de la table à l'autre; et sous la table Dieu sait ce qui se passait, une grosse cousine appuyait avec une persistance de plus en plus frénétique son pied sur le mien... des couples disparaissaient, revenaient....

On n'enterre pas tous les jours une femme pareille.. tonitruait l'oncle colossal et dodelinant de la tête, la langue déjà épaisse, Hoochenbeck bégayait:"elle était si brave".

OCTAVE   MIRBEAU                 [la 628-E8: en voiture à travers l'Europe avec chauffeur, 1905 ]

15:29 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

23/05/2012

sa convalescence l'avait embellie

"Par un de ces hasards impossibles à prévoir, il revint ce soir-là deux heures plus tard que de coutume du Cercle où il allait lire les journaux et causer politique avec les habitants du pays. Sa femme le croyait rentré, couché, endormi. Mais l'invasion de la France avait été l'objet d'une discussion fort animée; la partie de billard s'était échauffée, il avait perdu quarante francs, somme énorme à Vendôme, où tout le monde thésaurise, et où les moeurs sont contenues dans les bornes d'une modestie digne d'éloges, qui peut-être devient la source d'un bonheur vrai dont ne se soucie aucun Parisien.

Depuis quelques temps, monsieur de Merret se contentait de demander à Rosalie si sa femme était couchée; sur la réponse toujours affirmative de cette fille, il allait immédiatement chez lui avec cette bonhommie qu'enfantent l'habitude et la confiance. En rentrant, il lui prit fantaisie de se rendre  chez Madame de Merret pour lui conter sa mésaventure, peut-être aussi pour s'en consoler. Pendant le diner, il avait trouvé madame de Merret fort coquettement mise; il se disait, en allant du Cercle chez lui que sa femme ne souffrait plus, que sa convalescence l'avait embellie et il s'en apercevait, comme les maris s'aperçoivent de tout, un peu tard. Au lieu d'appeler Rosalie, qui dans ce moment était occupée dans la cuisine à voir la cuisinière et le cocher jouant un coup difficile de la brisque, Monsieur de Merret se dirigea vers la chambre de sa femme, à la lueur de son falot qu'il avait déposé sur la première marche de l'escalier. Son pas facile à reconnaitre retentissait sous les voutes du corridor. Au moment où le gentilhomme tourna la clef de la chambre de sa femme, il crut entendre fermer la porte du cabinet dont je vous ai parlé; mais quand il entra, madame de Merret était seule, debout devant la cheminée; le mari pensa naïvement en lui-même que Rosalie était dans le cabinet; cependant un soupçon qui lui tinta dans l'oreille avec un bruit de cloches le mit en défiance; il regarda sa femme et lui trouva dans les yeux je ne sais quoi de trouble et de fauve.

Vous rentrez bien tard, dit-elle; cette voix ordinairement si pure et si gracieuse lui parut légèrement altérée. Monsieur de Merret ne répondit rien car en ce moment Rosalie entra. Ce fut un coup de foudre pour lui."

 

HONORE de BALZAC        [  La Grande Bretèche  ]

16:05 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)