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17/05/2012

Est-ce que tu viens avec moi?

"Je ne sais pas pourquoi Boubakar me pose cette question. Je ne sais pas pourquoi il me propose de l'accompagner. A-t-il été ému par mon passage à tabac? A-t-il apprécié ma révolte? Il n'en dit rien. A-t-il simplement besoin de quelqu'un pour partir avec lui parce qu'il a peur de voyager seul, parce que sept années d'errance l'ont usé et terrifié? Je ne sais pas. Je pense à ce que je peux faire maintenant. Il m'est impossible de rentrer chez moi, de retrouver mon frêre et de lui dire que j'ai échoué. Que non seulement je n'apporte pas l'argent qui le sauvera mais qu'en plus je n'ai traversé aucune mer. Impossible d'apporter cette désolation avec moi et de l'offrir à ceux qui m'ont vu partir.

Les passeurs en me prenant tout ce que j'avais, sans le savoir me condamnent au voyage. Il n'est plus possible de rebrousser chemin. Pas comme çà. Pas piteux et misérable. Je n'ai plus rien. Et je n'ai plus d'autre solution que de continuer. Je ne montrerai mon échec à personne. Je vais en préserver ceux que j'aime. Rêve, mon frêre au périple de Soleiman. Rêve, Jamal à cette vie que tu lui as offerte avec tes derniers sous. Rêve pour soulager les élancements aigus de la douleur qui s'installe en toi. Je me tourne vers Boubakar et je lui dis "oui", je lui dis oui parce que je ne peux dire que cela.

Boubakar se met à marcher.  Sans dire un mot. En montrant du doigt la direction de l'ouest. Il dit simplement: "Par là".

Je découvre en le contemplant qu'il boite de la jambe gauche. Je voudrais rire, un homme tabassé et un boiteux marchent vers l'Algérie, le Maroc et l'Espagne. Sans rien sur le dos. Sans eau, sans carte; cela fera rire les oiseaux qui nous survoleront. Par là, a-t-il dit comme s'il s'agissait d'atteindre le trottoir d'en face. Nous partons pour un voyage de milliers de kilomètres. je n'ai plus d'argent ni de force; alors oui, je peux rire. J'accepte ce guide boiteux comme compagnon grotesque de mon voyage.

Nous marchons; Boubakar , malgré sa jambe abimée marche avec le sérieux des fous. Je suis mon guide aliéné. Peu importe. Que les lézards rient de nous; le monde est trop grand pour mes pieds mais je poursuivrai. "

 

LAURENT  GAUDE       [  Eldorado  ]

16:09 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

08/05/2012

le prix des poireaux augmente..

"Monsieur,

Je vous envoie le manuscrit d'un...comment pourrais-je appeler çà? Roman, peut-être ou essai de roman? Enfin, je ne sais pas, j'ai intitulé ce manuscrit "La Fracture"; j'aimerais savoir si le produit de mon imagination est mauvais, très mauvais, bon ou moyen. Il m'est très difficile de le savoir, c'est pourquoi, je m'adresse à vous. Après lecture de cette oeuvre "mortelle", dites-moi, je vous en prie, si je dois continuer à acheter du papier et des crayons.

Cette question, je l'ai posée à deux éditeurs; le premier m'a répondu:"pas mal, pas mal, il y a des défauts, beaucoup de défauts; achetez du papier, oui, oui, mais je vous signale que même sans défaut, ce que vous écrivez n'est pas le genre de la maison; si vous voulez arriver à un résultat , pas avec nous, mais avec d'autres, essayez d'écrire comme M.X ou M.Y; imitez les et surtout pas trop d'imagination, un peu de sérieux, voyons...."

Le second éditeur , après lecture, m'appela dans son bureau et poussa des cris de joie en me voyant entrer:"Magnifique, merveilleux, je vous édite, succès garanti"puis, petit silence, petite toux discrète du monsieur; une phrase importante allait être prononcée; ce fut en résumé et très bien enveloppé:"mon ange, le prix des poireaux augmente d'heure en heure, le beurre premier choix est réservé à une élite, dont je ne fais, hélas pas partie, le rôti de veau, n'en parlons pas...enfin, vous voyez, les temps sont difficiles,donnez moi quatre cent mille francs et c'est promis, je le jure, je vous édite et hop!, à nous la bonne soupe, vous allez voir ce que vous allez voir. Alors,, c'est d'accord?" je dis :"Non, si je possédais cette somme, je préférerais acheter des poireaux." Il fut surpris et peiné.

Après ces deux expériences, je vous écris afin de vous demander votre avis."

DOMINIQUE   CHARNAY    [  Cher Monsieur Queneau   ]

Dans l'antichambre des recalés de l'écriture..

16:37 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

17/04/2012

Voir, c'est avoir.

"Cette possession fictive me suffisait, car dès mes plus jeunes années, la possession réelle des choses n'a jamais été un plaisir pour moi . Jamais rien ne m'a fait envie en fait de palais, de voitures, de bijoux et même d'objets d'art; et pourtant, j'aime à parcourir un beau palais, à voir passer un équipage élégant et rapide, à toucher et à retourner des bijoux bien travaillés, à contempler les produits d'art ou d'industrie où l'intelligence de l'homme s'est révélée sous une forme quelconque.... je ne tiens qu'aux choses qui me viennent des êtres que j'ai aimés et qui ne sont plus. Alors, j'en suis avare, quelque peu de valeur qu'elle aient, et j'avoue que le créancier qui me forcerait à vendre les vieux meubles de ma chambre me ferait beaucoup de peine, parce qu'ils me viennent presque tous de ma grand-mère et qu'ils me la rappellent à tous les instants de ma vie; pour tout ce qui est aux autres, je n'en suis jamais tentée et me sens de la race de ces bohémiens dont Béranger a dit:" voir, c'est avoir"

Je ne hais pas le luxe, tout au contraire, je l'aime mais je n'en ai que faire pour moi. j'aime les bijoux surtout de passion. je ne trouve pas de créations plus jolies que ces combinaisons de métaux et de pierres précieuses qui peuvent réaliser les formes les plus riantes et les plus heureuses dans de si délicates proportions. j'aime à examiner les parures, les étoffes les couleurs; le goût me charme. je voudrais être bijoutier ou costumier pour inventer toujours, et pour donner par le miracle du goût, une sorte de vie à ces riches matières. Mais tout cela n'est d'aucun usage agréable pour moi. Une belle robe est gênante, les bijoux égratignent, et enfin, je ne suis pas née pour être riche et si les malaises de la vieillesse ne commençaient à se faire , je vivrais très réellement dans une chaumière du Berry  , pourvu qu'elle fût propre,  avec autant de contentement que dans une villa italienne.

Est-ce qu'une chaumière n'est pas, surtout pour l'artiste, plus belle, plus riche de couleur , de grâce, d'arrangement et de caractère qu'un vilain palais moderne construit et décoré dans le style constitutionnel, le plus pitoyable qui existe dans l'histoire de l'art. Si quelqu'un au monde peut se passer de luxe,  et se créer lui-même une vie selon ses rêves avec peu, avec presque rien, c'est l'artiste puisqu'il porte en lui le don de poétiser les moindres choses; le luxe me  parait donc la ressource des gens bêtes.

GEORGE   SAND     [ Histoire de ma vie ]

17:53 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)