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10/04/2012

On frappe à la porte.

"Hélène sursaute. Finis la songerie et les jeux de la mémoire, elle s'élance vers Aliocha et le réveille en posant aussitôt un index sur les lèvres du garçon, puis sur les siennes, chut! Ecoute. Le silence les pétrifie ensemble dans le compartiment. Autres coups contre la porte, de petits heurts secs, inquisiteurs; Aliocha bondit sur ses deux jambes , paniqué, Hélène répond da, da d'une voix ensommeillée, remue des papiers, répand quelques journaux par terre, ouvre son ordinateur, fourrage dans des sacs, laissant croire dans le couloir à l'agitation de quelqu'un que l'on dérange, que l'on interrompt dans un travail, quand, renversant le cou, elle avise une cavité au-dessus de la porte; une alvéole a été créée là pour les bagages volumineux, elle l'indique à Aliocha qui capte à la seconde et commence à se hisser dans ce renfoncement, à la force des bras, s'y glisse tête la première, s'y ratatine en position foetale, il est rapide mais derrière la porte on s'impatiente, toc, toc, Hélène a revêtu un tee-shirt, elle chiffonne son oreiller, enfin pivote pour avancer une main vers la clenche, relève la tête une dernière fois avant d'ouvrir: le genou d'Aliocha déborde au-dessus de l'embrasure de la porte. mais il faut y aller, elle ouvre. En face d'elle, deux provodnitsy, celle de son compartiment, la brune à peau mate dont le rouge à lèvres fuchsia s'est estompé et l'autre, la blonde, attachée au wagon de 3ème classe, celui de Letchov les grosses cuisses. Celui d'Aliocha. Oui? les deux femmmes ne parlent pas français, elles sont agitées, leurs mains volettent dans l'atmosphère comme des phalènes, la blonde surtout qui déblatère, Hélène ne comprend rien mais décidant de devancer les soupçons sans pour autant avoir l'air de se soumettre à une perquisition et comme par accident, comme si cela résultait du tangage subit du train, fait coulisser plus largement la porte, les deux femmes matent illico à l'intérieur, la blonde bousculant la brune et avançant la tête au-dessus du seuil, si bien qu'Hélène se contracte, les veines de son cou se haussent sous la peau, elle redoute à cet instant que le haut du crâne de l'hotesse blonde ,où gonflent ses cheveux crêpés, finisse par toucher le genou d'Aliocha; ou que l'odeur du garçon , forte mais qu'elle ne sentait plus  au bout de toutes ces heures passées ensemble, donne l'alerte, signalant son passage dans ce compartiment, voire sa présence..la catastrophe.

L'hotesse force un sourire, se contente de ratisser le compartiment du regard, y compris en contrebas, vers les banquettes, comme si elle cherchait tout autre chose qu'un homme , d'ailleurs, laissant trainer ses yeux sur les affaires de l'étrangère, sur ses bottes en vrac, sur ses vêtements visibles dans le sac ouvert, sur ses produits de beauté, son flacon de parfum puis elle recule finalement, fait de petits gestes des mains qui pourraient signifier excusez moi, et dépitée s'éloigne, tandis que l'autre hôtesse s'attarde, saisit les mains d'Hélène et les serre dans les siennes avec un sourire bienveillant, Hélène secoue la tête, ce n'est rien, ce n'est rien du tout.....

MAYLIS  DE  KERANGAL    [ tangente  vers l'est ]

14:43 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

28/03/2012

trente-deux cuvettes, Baby Girl

"On remonte Devine Street, on tourne à gauche et encore à gauche et on prend Myrtle Street où Miss Hilly a sa maison. Un tas de voitures nous dépassent et je trouve çà bizarre vu que Myrtle est une impasse. On longe le dernier virage avant la grande maison blmanche de Miss Hilly et là...

Mae Mobley montre la maison du doigt et elle rit." Regarde, regarde, Aibi !" J'ai jamais vu une chose pareille de ma vie. Il y en a des dizaines de cuvettes de toilettes! Au beau milieu de la pelouse de Miss Hilly, de toutes les formes et de toutes les tailles. Des bleues, des roses, des blanches. Avec ou sans lunette, avec ou sans réservoir pour la chasse d'eau; des modernes, des vieilles aves la chaine, . On dirait presque une foule de gens , à voir comment certaines se parlent avec leur lunette relevée, pendant que les autres écoutent sous leur lunette rabattue.

Les gens arrivent, tournent autour du petit rond-point de pelouse au bout de la rue et repartent et il y en a qui se tordent de rire.

"Une, deux, trois!" Mae Mobley commence à les compter; quand elle arrive à douze, c'est moi qui continue."Vingt-neuf, trente, trente et une, trente-deux cuvettes, Baby Girl!"

On s'approche un peu et je vois qu'il y en a plein le jardin, et encore deux dans l'allée du garage, comme un couple. Et une autre sur les marches du perron qui a l'air d'attendre que Miss Hilly lui ouvre la porte. " Tu trouves pas qu'elle est rigolote, celle-là avec.."

Cette fois, Baby Girl m'a lâché la main, elle court dans le jardin vers la cuvette rose et elle soulève la lunette. J'ai pas le temps de faire un geste qu'elle a déjà baissé sa culotte et s'est assise dessus pour faire pipi et me voilà en train de lui courir après pendant qu'une dizaine de voitures klaxonnent et qu'un type prend des photos. La voiture de Miss Leefolt  est dans l'allée derrière celle de Miss Hilly mais on les voit pas;elles sont sûrement dedans à se lamenter et à se demander ce qu'elles vont faire avec tout çà. Pourvu qu'elle aient pas vu Baby Girl en train de faire ses besoins devant tout Jackson....

Quand j'arrive chez Miss Leefolt, le téléphone sonne et çà dure toute la matinée; Miss Leefolt déboule dans la cuisine en claquant la porte, elle décroche et elle se met à parler comme une mitraillette; Moi, j'écoute et il me faut pas longtemps pour comprendre toute l'histoire en recollant les pièces et les morceaux; Miss Skeeter a bien mis la proposition de loi dans leur lettre; çà expliquait les raisons pour que les Blancs et Noirs se servent pas des mêmes toilettes. Et dessous , elle a mis l'appel pour la collecte de vêtements, en tous cas, çà aurait dû être çà; sauf qu'au lieu de vieux vêtements, elle a tapé quelque chose comme:" Déposez vos vieilles toilettes au 228 Myrtle Street; nous serons absents mais laissez les devant la porte"

 

KATHRYN   STOCKETT   [ La couleur des sentiments ]

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11/03/2012

La salle des cartes

"Le rôle des professeurs, c'est de faire visiter la salle des cartes aux étudiants. ce sont des guides, sans plus. Et ils ne connaissent que cette salle. Ce ne sont pas eux qui tracent les cartes, ils savent seulement où elles se trouvent, dans quels tiroirs, et ils le montrent aux visiteurs qui, sans eux risqueraient de se perdre. seulement, moi, je ne me perds pas aussi facilement...Certaines gens ont besoin de guides. la plupart des gens, même. Mais moi, je crois que je peux m'en dispenser. J'ai passé pas mal de temps dans la salle des cartes maintenant et je sais faire le point, je sais de quelles cartes j'ai besoin et quelles cotes je veux explorer. Et, à la façon dont souffle le vent, je naviguerai bien plus vite tout seul. Une flotille avance toujours à l'allure du bateau le plus lent, vous comprenez. Pour les professeurs, c'est pareil. Ils ne peuvent pas laisser leurs élèves à la traine et si je dois me régler sur l'allure de la classe, çà me ralentira."

JACK   LONDON    [ Martin Eden ]

11:52 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)