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02/03/2012

Elle poursuivit sa descente

" Aomamé descendait l'escalier étroit, un simple collant aux pieds. le vent qui soufflait sur les marches découvertes était assourdissant. sa minijupe était serrée mais parfois s'engouffrait dessous une forte rafale qui la faisait gonfler comme la voile d'un yacht, soulevant Aomamé et la désequilibrant. Ses mains nues s'agrippaient avec force aux barreaux métalliques tandis qu'elle decendait à reculons, marche après marche. De temps en temps, elle s'arrêtait, chassait les cheveux qui lui tombaient sur le visage, s'assurait que son sac était bien en place.

Au-dessous, c'était la nationale 246. Aomamé était cernée par les mille échos qui composent le tintamarre urbain. Le vacarme des moteurs, les klaxons, les stridences des alarmes antivol, les véhicules des vieux groupes d'extrème droite avec leurs haut-parleurs diffusant de vieux chants nationalistes, le fracas des masses qui brisaient du béton quelque part. Un tumulte qui déferlait à 360°, venant d'en haut, d'en bas, de toutes les directions, qui dansait avec le vent, et qui, peu à peu lui donna une espèce de nausée, comme un mal de mer.

Après être descendue un certain temps, elle vit un cat-walk, une passerelle plate qui permettait de revenir vers la voie express. Elle poursuivit sa descente....

L'escalier semblait n'être pratiquement jamais utilisé et des toiles d'araignée s'y déployaient un peu partout; les bestioles noires restaient cramponnées là, attendant avec une patience exemplaire l'arrivée des petites proies. Mais une araignée n'est sans doute pas consciente d'être spécialement patiente. Un style de vie où elle n'a d'autre faculté que de filer sa toile et de rester immobile à attendre ne constitue pas un choix pour elle. sa vie se passe dans l'attente perpétuelle d'une proie, jusqu'à ce que s'épuise sa longévité et qu'elle finisse par mourir toute racornie. tout a dèjà été fixé en amont dans ses gènes. les araignées ne connaissent ni hésitation, ni desespoir ni regret. Ni doute métaphysique ni conflit moral. C'est ce qu'on suppose. Mais moi,pensait Aomamé je ne suis pas comme çà, je dois atteindre mon objectif et c'est bien pourquoi depuis la voie express n°3, je descends seule cet invraisemblable escalier, quelque part du côté de Sangenjaya, mêm si  je déchire mon collant à cette occasion."

HARUKI   MURAKAMI    [1Q84 ]    Livre I     Avril-Juin

18:44 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

20/02/2012

Je suis revenu

"Je suis revenu, j'ai traversé la cour et je regarde autour de moi. C'est l'ancienne ferme de mon père. La flaque d'eau au milieu. De vieux outils inutilisables mélés les uns aux autres barrent l'accès à l'escalier du grenier. Le chat guette sur la rampe. Un torchon déchiré et jadis employé est enroulé autour d'un barreau et le vent le soulève. Je suis arrivé. Qui va m'accueillir? Qui attend derrière la porte de la cuisine? De la fumée sort de la cheminée, on prépare le café du soir. Te sens-tu chez toi, à la maison? Je ne sais pas, je n'en suis pas du tout sûr. C'est bien la maison de mon père, mais chaque chose se tient froidement l'une à côté de l'autre comme si chacune était occupée avec ses propres affaires que j'ai soit oubliées soit jamais connues. A quoi puis-je leur servir, que suis-je pour elles, même moi le fils du père, du vieux paysan? Et je n'ose pas frapper à la porte de la cuisine, reste à écouter seulement de loin, reste debout à écouter seulement de loin pour que je ne puisse pas être surpris en train d'écouter. Et comme j'écoute de loin, je n'entends rien, j'entends juste le léger tic-tac d'une horloge, ou bien je crois l'entendre, revenant des jours de l'enfance. Ce qui se passe dans la cuisine est le secret de ceux qui y sont assis, secret qu'ils me cachent. Plus on hésite devant la porte, plus on devient étranger. Que se passerait-il si quelqu'un ouvrait maintenant la porte et me demandait quelque chose? Ne serais-je pas moi-même comme un qui veut garder son secret?"

 

FRANZ   KAFKA    [ Chacun porte une chambre en soi ]

  récits ultra-brefs traduits par LAURENT  MARGANTIN

18:06 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

15/02/2012

coquin de sort

"Marius Pluche entra en coup de vent dans la boutique. C'était un Méridional au visage réjoui et sanguin, au corps bedonnant monté sur de petites jambes tortues.

-Eh, Marius! On prend l'apéritif? proposa Bernard.

-Non, merci, camarade, répondit Pluche en décrochant sa clef du tableau. je vais préparer le diner.

Il était chargé comme un "bourri". Heureusement, il habitait le numéro 1 et l'escalier aboutissait à sa porte.

Ouf! fit-il. Il déballa ses provisions: des olives, un lapin, du lard, une salade et deux litres de vin.

Il soupesa le lapin. "Un beau morceau, monsieur Pluche, dit-il, répétant la phrase du rôtisseur. Lapin sauté, lapin chasseur?"

Il réfléchit un instant, fit claquer ses doigts gonflés comme des saucisses, son geste favori qu'il accompagnait de "coquin de sort". Lapin sauté! cria- t-il. Et pour se mettre en train, il se versa une bonne rasade.

Pluche avait trnsformé la chambre en cuisine. Il "tomba la veste", alluma le poêle et  fit revenir le lapin. Il tendait le cou, humait l'odeur qui montait de la cocotte. Il aurait fallu du thym dans la sauce. "Té, l'ail remplace tout"! s'écria Pluche; il alla chercher le panier à salade. Elle aura le sourire en rentrant la bourgeoise!"

Il but encore un verre, croqua quelques olives; Il prit un livre qui trainait sur la table, un gros bouquin graisseux à moitié débroché. Il l'ouvrit, commença à lire mais le relent du roux devenait incommodant et il se leva pour faire un courant d'air.

Kenel qui passait sur le palier s'arrêta.

- çà sent bon le frichti! Vous n'êtes pas fatigué de cuisiner tout le temps?

-Que non pas, c'est de la ragougnasse que je fais au restaurant. Entrez, vous allez voir ce que c'est, de la cuisine.

Kenel renifla et fit claquer sa langue.

-Vous lisez des recettes? demanda- t-il.

Non, c'est "l'Homme qui rit ", du père Hugo. Un précurseur. avez vous lu "l'année terrible"?

Pluche parlait politique comme les jeunes gens de leurs amours; intarissablement.

-Moi, je suis syndicaliste- socialiste, je suis citoyen de la terre, Camarade Soleil brille pour tout le monde....

A huit heures, le lapin était cuit mais Berthe  Pluche, serveuse dans un restaurant, n'était pas de retour; elle aura fait un extra, se dit-il.

-Patron, je vous apporte mon lapin sauté; la bourgeoise n'est pas rentrée , et moi, j' sais pas manger tout seul...

Il était le seul, dans l'hötel, à ignorer qu'il était cocu..."

 

EUGENE  DABIT     [  L'hôtel du Nord  ]

 

16:43 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)