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29/01/2012

près de quarante-cinq ans plus tard

"Contre toutes mes habitudes, je descends, à pied, jusqu'au bistrot de Courcelle, acheter des cigarettes. Je songe, chemin faisant, à l'espèce de folie d'étude qui m'a pris, à l'adolescence et qui ne m'a plus quitté. Il me vient, près de quarante-cinq ans plus tard, le même mécontentement extrême qu'alors de n'être pas à la tâche infinie, vitale, de clarifier l'affaire à laquelle je me trouve mélé. Quoi! Je laisserais passer un instant  sans l'employer à tenter de comprendre tel fait, petit ou grand, qui me concerne parce qu'il m'exalte ou m'accable, m'échappe, est! Je n'aurai pas vécu; Ce que j'ai eu d'existence, d'insouci relatif, de liberté d'esprit, d'oubli, se ramène aux années de l'enfance et de la prime adolescence , à Brive. C'est que je n'avais pas conscience de la situation ou plutôt qu'il semblait exclu d'en prendre conscience. De la seconde où l'éventualité contraire m'est apparue, elle m'a accaparé, tout entier, tout le temps. J'aurai passé de la jeunesse à la vieillesse dans cette obsession. Lorsque ces derniers jours, il m'a semblé que j'allais mourir, je cherchais aux pires moments, un appui, une consolation, aux heures infiniment lointaines du commencement. Le bonheur que j'avais alors, tenait à ce que je m'étais résigné à laisser l'énigme du monde, de nos vies, à elle-même et à me nourrir des illusions à quoi nous semblions condamnés."

PIERRE  BERGOUNIOUX      [  Carnet de notes  ]    2001-2010

21:58 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

20/01/2012

Nous sommes tous fous ici

"Minet du Cheshire...., commença-t-elle assez timidement, car elle ne savait pas trop si ce nom lui plairait. le Chat se contenta de sourire plus largement.

"Allons, jusqu'ici, il est satisfait, pensa Alice, qui continua: Voudriez-vous me dire, s'il vous plait, quel chemin je dois prendre pour m'en aller d'ici?

-Cela dépend beaucoup de l'endroit où tu veux aller, répondit le chat.

-Peu m'importe l'endroit... dit Alice.

-En ce cas, peu importe la route que tu prendras, répliqua-t-il.

-pourvu que j'arrive quelque part, ajouta Alice en guise d'explication.

-Oh, tu ne manqueras pas d'arriver quelque part, si tu marches assez longtemps."

   Alice comprit que c'était indiscutable; en conséquence, elle essaya une autre question.

-Quelle espèce de gens trouve-t-on dans ces parages?

-Dans cette direction-ci, répondit le Chat, en faisant un vague geste de sa patte droite, habite un Chapelier; et dans cette direction-là (il fit un geste de sa patte gauche), habite un Lièvre de Mars. Tu peux aller rendre visite à l'un ou à l'autre: ils sont fous tous les deux.

-Mais je ne veux pas aller parmi les fous, fit remarquer Alice.

-Impossible de faire autrement, dit le Chat. Nous sommes tous fous ici. Je suis fou. Tu es folle.

-Comment savez vous que je suis folle? demanda Alice.

-Tu dois l'être, répondit le Chat, autrement, tu ne serais pas venue ici.

  Alice pensait que ce n'était pas une preuve suffisante, elle continua: Et comment savez-vous que vous êtes fou?

-Pour commencer, dit le Chat, est-ce-que tu m'accordes qu'un chien n'est pas fou?

-Sans doute.

-Eh bien, vois-tu, continua le Chat, tu remarqueras qu'un chien gronde lorsqu'il est en colère et remue la queue lorsqu'il est content; Or, moi, je gronde quand je suis content et je remue la queue quand je suis en colère. Donc, je suis fou.

-Moi, j'appelle çà ronronner, pas gronder, objecta Alice.

-Appelle cela comme tu voudras, dit le Chat; est-ce que tu es de la partie de croquet de la Reine, cet après-midi?

-Je voudrais bien , répondit Alice mais je n'ai pas encore été invitée.

-Tu m'y verras, dit le Chat et il disparut. "

 

LEWIS  CARROLL   [ Alice au pays des merveilles ]

 

14:53 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

03/01/2012

Tout le monde semblait boire ses paroles

"Nous étions arrivés le lundi, vingt cadres de la boite dans la même voiture d'un TGV bleu. Trois heures de vannes grossières, de blagues de cul,  ordinairement racistes, misogynes ou homophobes, trois heures de papotages confondant de connerie, émissions télé horoscopes potins people, trois heures de discours de droite néandertalienne, aurait dit Nathan. J'avais cru mourir. Pourtant, çà ne changeait pas du bureau, des pauses café du réfectoire. Avec moi, bien sûr, ils y allaient doucement, ils avaient vite compris que je n'étais pas des leurs, ils me jugeaient distante, timide, effacée, coincée mais çà ne me dérangeait pas, j'étais au travail pour le travail, et la vraie vie était ailleurs, croyais-je..je me trompais, personne ne reste longtemps à la fois dehors et dedans, personne ne tient longtemps en lisière. Une même vie. Peu à peu rognée, corrompue, viciée. J'ai simplement mis du temps à réaliser que ce n'était pas la mienne....

Heureusement, le séminaire commençait en douceur, les choses sérieuses ne débuteraient que le lendemain, les jeux de rôle succéderaient aux simulations. Un type en costume est entré dans la salle, par endroits sa peau rougissait en plaques aux contours imprécis, il nous a parlé pendant plus d'une heure. On avait l'impression qu'il s'adressait à des demeurés, articulait des phrases indigentes et souriait en permanence comme un animateur de télévision. Tout le monde semblait boire ses paroles, tout le monde était suspendu à ses lèvres. Aucune des phrases qu'il prononçait ne me parvenait, mon esprit s'égarait dans la mer, on aurait dit qu'elle effaçait chacune des paroles qui s'échappait de sa bouche, on aurait dit qu'elle les réduisait en poussière, les désossait jusqu'à leur ôter le peu de sens qu'elles possédaient encore , comme on épuise un mot en le répétant indéfiniment. A la pause  café, ils étaient nombreux à se presser autour de lui, à vouloir connaitre son avis sur tel ou tel cas concret..à la plupart, il répondait en tendant sa carte de visite; y figuraient son nom, son téléphone, et son titre de consultant en management d'équipes, gestion de conflits. Les autres le fixaient d'un air gourmand; de nouveau, j'ai eu envie de frapper au careau, de réveiller tout le monde.. nous sommes retournés nous asseoir à nos places, le consultant nous a regardés avec un large sourire aux lèvres, voilà, le grand moment du séminaire était venu, la fameuse surprise, nous allions accueillir ici un grand compétiteur,plusieurs fois sacré champion du monde de sa spécialité, qui avait fait rêver des centaines de milliers de femmes (clin d'oeil en direction de la part féminine de l'assistance, cinq représentantes de l'espèce sur vingt) et sûrement quelques hommes aussi(rires gras)."

OLIVIER  ADAM     [ Le coeur régulier ]

14:26 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3)