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15/11/2011

Enlevez lui sa chemise!

"Je veux qu'il retire sa chemise. Vous comprenez, sa chemise!

-Sa chemise? répéta le médecin, incrédule.

Je me retournai vers le déporté, terré dans un coin, par terre, les bras en croix au-dessus de la tête, dès que je m'adressais à lui mais cela ne me calma pas pour autant.

"Hemd ausziehen! Hemd runter!"

Je saisis sa chemise et la lui arrachai de force; son opposition fut telle que nous nous renversâmes tous les deux sur des piles de dossiers qui s'étalèrent. On m'aurait probablement vidé manu militari s'il ne s'était pas si obstinément accroché à sa chemise;  apparaitre torse nu n'a rien de déshonorant. Deux paires de mains m'empoignèrent par derrière, tandis qu'une troisième me maintint sur ma chaise, écumant, tout froissé, en sueur; mais le plus haut gradé de notre cénacle explosif semblait désormais ébranlé tant par ma force de conviction que par l'étrange refus du  déporté. Il fit appeler deux soldats; je me vis en taule.

"Enlevez lui sa chemise!, leur ordonna-t-il

-Lequel?"

On ne pouvait mieux traduire la confusion dans laquelle nous étions. L'homme se dénonça en se précipitant vers la sortie pour s'échapper; un jeune médecin qui devait être familier des terrains de rugby le plaqua aux jambes in extremis; ils ne furent pas trop de deux pour en venir à bout.

"Eh maintenant, qu'est-ce qu'on fait?", me demanda l'officier.

Je m'arrachai brusquement des mains qui me clouaient à mon siège et attrapai le bras droit du déporté pour le lui lever. à l'issue d'une brève épreuve de force, son aisselle finit par se découvrir. Ils se rapprochèrent comme un seul homme pour y lire , comme moi, à hauteur du biceps, l'inscription SS A+, un tatouage dont l'authenticité ne faisait guère de doute, contrairement au matricule qu'il arborait sur l'avant-bras."

PIERRE  ASSOULINE      [  Lutetia  ]

15:57 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

06/11/2011

Picasso

"Il essayait d'exprimer sa compréhension et la lutte était effrayante, parce que, à l'exception de quelques sculptures nègres, personne n'avait jamais tenté de rendre les choses vues, , non pas comme on les connait, mais comme elles sont quand on les voit sans les regarder avec réflexion. En vérité, la plupart du temps, on voit seulement une partie de la personne avec laquelle on est, les autres parties nous sont cachées soit par un chapeau ou des vêtements, soit par la lumière ou l'ombre. Chacun est habitué à compléter l'ensemble entièrement avec le souvenir. Mais Picasso, lorsqu'il voyait un seul oeil, l'autre pour lui n'existait pas....

"Plus tard, personne ne verra le tableau, on verra la légende, la légende que le tableau a créée; alors, qu'importe que le tableau dure ou ne dure pas. Ils feront des restaurations, mais un tableau n'existe que par sa légende et pas par autre chose..." Picasso semblait indifférent à ce qui pouvait arriver à son tableau, même quand cela le touchait profondément.

"Votre famille , tout le monde si vous êtes un génie, mais sans succès, vous traite comme un génie; quand vous commencez à gagner de l'argent, quand vous avez du succès, , alors, votre famille tout le monde, ne vous traite plus comme un génie mais comme un homme qui a réussi."

GERTRUDE  STEIN         [  Picasso ]

 

 

17:38 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

25/10/2011

Une bouteille de bière tchèque

"Je me suis levé de bonne heure pour me rendre au centre-ville qui se trouve assez loin. Je loge dans un hotel situé à Zamalek, quartier bourgeois, plutôt riche. Sachant qu'à l'hotel, ma valise sera fouillée, je décide d'emporter avec moi une bouteille de bière tchèque Pilsner vide et de la jeter en chemin (à cette époque, Nasser, fervent musulman fait campagne contre l'alcoolisme). Je glisse la bouteille dans un sac en papier gris pour que personne ne la voie et je sors dans la rue...Je cherche des yeux une poubelle; mon regard croise alors celui d'un vigile assis sur un tabouret devant la porte d'où je viens de sortir. Il me regarde "Ouh! là!, me dis-je, je ne vais pas jeter la bouteille devant lui; il risque après de fouiller la poubelle, de la trouver et d'aller la porter à la police de l'hotel". Je poursuis ma route et  aperçois un cageot vide. Je suis sur le point d'y jeter ma bouteille quand je vois deux hommes debout; ils discutent tout en me scrutant du regard. Non, décidément, je ne peux pas jeter ma bouteille devant eux, ils la verront à tous les coups; en plus, un cageot, ce n'est pas une poubelle. Sans m'arrêter, je poursuis ma route jusqu'au moment où j'aperçois une poubelle, mais, manque de chance, juste à côté, assis devant la porte, un Arabe me fixe avec insistance."Rien à faire, me dis-je, je ne peux pas courir ce risque, il me regarde vraiment avec suspicion; j'arrive à un carrefour et, à un coin de rue, sur un tabouret, un homme est assis, le regard braqué sur moi; je remarque même qu'il est borgne mais son oeil me dévisage avec une telle insistance que je me sens mal à l'aise....

Thème interessant que ces hommes inutiles au service d'un régime fort. Dans une société évoluée, normalisée, organisée, tous les rôles sont nettement définis, fixés. En revanche, dans la plus grande partie des villes du tiers-monde, des quartiers entiers grouillent d'une population informelle, fluide, sans position, sans adresse ni objectif précis. A tout moment, au moindre prétexte, ces hommes créent un attroupement, une cohue, une foule ayant une opinion sur tout, disponible à souhait, désireuse de participer à quelque chose. les grandes dictatures exploitent à fond ce magma oisif; elles n'ont pas besoin d'entretenir une police d'état coûteuse; il leur suffit de faire appel à ces hommes, de leut donner le sentiment que l'on compte sur eux, qu'ils ont de l'importance...."

RYSZARD  KAPUSCINSKI   [ Mes voyages avec Hérodote ]

16:53 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)