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08/09/2011

Pourvu qu'on ait le titre

"Elena a désormais la main sur toute la planification de l'état roumain en matière de recherche scientifique et d'équipement industriel de pointe; son ombre plane sur tous les instituts de recherche du pays;c'est elle qui donne en dernière instance les ordres, décidant arbitrairement des carrières. Hélas, la camarade Elena devient rapidement la risée de ses pairs: son incompétence est flagrante; les chimistes qui écrivent ses discours y introduisent quelques "fantaisies", le plaisir de la pièger étant trop tentant. les feuilles qu'elle doit lire en public recèlent en effet bien souvent des formules inventées de toute pièce; la meilleure blague circulant alors dans les laboratoires de Bucarest reste sa prononciation de la formule du dioxyde de carbone- CO2 -qu'elle lit en faisant toutes les liaisons; le résultat en roumain est cocasse; ainsi lue,la formule signifie "queue"....

Cela ne suffit pas: Elena veut plus; elle entend être traitée d'égal à égal avec les plus hauts fonctionnaires mondiaux; en 1975, la camarade Elena Ceausescu rend ainsi une thèse de doctorat intitulée:"la polymérisation stéréospécifique de l'Isoprène sur la stabilisation des caoutchoucs synthétiques"; tout le monde attend avec impatience  d'assister à la soutenance pour voir la camarade se débrouiller des questions du jury. Les curieux n'aurant hélas pas la chance; lorsqu'ils se présentent à l'université, ils trouvent porte close. Une pancarte indique que le périlleux excercice s'est déroulé la veille. On apprendra plus tard que cette thèse avait été refusée pour insuffisance par un éminent professeur de l'université d'Iasi, Christopher Simionescu avant d'être acceptée par un collègue complaisant de Timisoara....

 Privés du spectacle de voir Elena débattre de son oeuvre davant ses pairs,ses collègues et étudiants trouvent néanmoins l'occasion de savourer son travail; sa thèse avait pour sujet les polymères. "Mère" signifie pomme en roumain; certains crurent faire de l'esprit en changeant l'intitulé de la thèse en "polypères", littéralement plusieurs poires.

la thèse porte immédiatement ses fruits: Elena est nommée présidente du conseil national de la culture socialiste et de l'éducation en 1975; Reine des poires et ministre de la culture..la première étape est franchie mais cela ne suffit pas à faire d'elle une véritable icône. Elena ne vise pas la simple reconnaissance intellectuelle ou l'exercice du pouvoir politique en soi. Elle veut être une femme modèle, le seul modèle de la femme roumaine, respectée, désirée, enviée: la consécration totale, sinon rien."

 

DIANE  DUCRET   [ Femmes de dictateur ]

13:43 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

20/08/2011

La formation d'une idée

"L'agitation du capitaine , ce soir-là, avait plusieurs causes; sa personnalité différait en bien des points de l'ordinaire. Il envisageait d'une façon singulière les trois éléments fondamentaux de l'existence: la vie elle-même, le sexe et la mort. Pour ce qui est du sexe, , le capitaine réalisait en lui un équilibre délicat entre l'élément mâle et l'élément femelle, doué de la sensibilité des deux sexes mais dépourvu du pouvoir actif de l'un et de l'autre....

Le capitaine Penderton était également une sorte de savant; pendant des années où il était jeune lieutenant et célibataire, il avait eu beaucoup d'occasions de lire, ses camarades de régiment ayant tendance à éviter sa chambre dans le quartier des célibataires ou à ne lui faire visite que par deux ou par groupes. Son cerveau était farci de statistiques et d'informations d'une précision scientifique. Par exemple, il pouvait décrire en détail le curieux appareil digestif d'un homard ou faire la biographie d'un trilobite. Il parlait et écrivait trois langues avec élégance. Il savait un peu d'astronomie,  et avait lu beaucoup de poésie. Mais en dépit de cette connaissance de nombreux faits séparés, le capitaine n'avait jamais de sa vie eu une idée. Car la formation d'une idée implique la fusion de deux ou plusieurs faits. Et le capitaine n'avait jamais eu le courage de le faire...."

CARSON  Mc  CULLERS        [ Reflets dans un oeil d'or ]

15:33 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1)

27/07/2011

Rien de tel que la grande ville!

"Roulant cahin-caha dans l'enchantement du crépuscule, le cab quitta la cohue grondante du boulevard, gagna une place froide et silencieuse. Un groupe de femmes rougeaudes et d'hommes à moitié ivres se pressait sous la lumière d'un débit de gin; ici et là, des orchestres de rue éclairaient les ténèbres de leurs mélodies cuivrées; un piano mécanique massacrait "Spring, gentle spring" en une affreuse parodie de virtuosité. Tout ce que la ville pouvait donner à voir, à entendre, à sentir, l'entrelacement des rues sans fin ni issue, la sensation d'une inépuisable multitude d'êtres humains et d'une inépuisable multiplicité d'aventures possibles à chaque instant, le mélange d'affliction et de gaieté, de labeur et de vice qui fait le poème noir de Londres, tout cela prit possession de l'esprit de Turton, à la manière d'une boisson forte. Lui revint le souvenir de mille et un plaisirs, d'envies d'aspirations, de tout ce que nous choisissons si légèrement d'ignorer lorsque nous mitonnons notre avenir au coin du feu, une vie nouvelle lui parut couler dans ses veines.

-Ma parole, rien de tel que la grande ville!

-Pourquoi dans ce cas aller aux iles des Navigateurs, pourquoi ne pas rester ici?

-Il faudrait être millionnaire, une ville n'est qu'un vaste choeur d'épouses réclamant de l'argent. Vous trouvez çà drôle de faire du lèche-vitrines, même pour un homme sans le sou, si l'on n'a pas au moins le désir d'acheter? Une grande ville est une vitrine et à moins que vous ne soyez dévorés de désir, habité par la concupiscence de la chair et la rage de vivre, vous n'avez pas plus que faire de votre "coup d'oeil" qu'un moineau d'une exposition d'outils  agricoles. Regardez les infirmes! Ces gens blêmes aux beaux sourires tristes dans leurs fauteuils roulants choisissent toujours la campagne et la roseraie. Mais lorsqu'un homme suffoque de jeunesse et de santé, alors, ventrebleu , oui qu'on lui laisse voir la ville !

- En effet, il y a là pas mal de jeunesse, dit Blackburn d'un ton sec; Et la pièce qui s'y joue? La pièce, alors là , c'est tout autre chose, les gens doivent se faire violence pour y assister jusqu'au bout. Ce qui s'y passe est trop impersonnel; le public a besoin de s'éclipser aux entractes pour boire un coup."

ROBERT  LOUIS  STEVENSON      [ La malle en cuir 

                                                         ou la société idéale ] 

21:13 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)